SEÑORITA (extrait)

Copyrightfrance logo11 1

Été 1978.

J'ai treize ans et demi. Je m'appelle Christelle.

Je suis assise dans une décapotable rouge à coté du mec le plus beau de la terre et on roule.

Le bolide engloutit la route.

J'ai gagné !

Mes amies avaient parié que je n'oserais pas aguicher Daniel du haut de mes un mètre soixante deux, avec ma bobine de gamine et un corps à peine formé.

J'ai mis la patate ! j'ai piqué des collants couleur chair et les bottes en cuir noir à talons de ma soeur. J'ai enfilé cela avec une mini jupe plissée rouge écossaise et un débardeur noir avec Rock imprimé en blanc. J'ai mis un shorty noir sous le collant, je ne suis qu'une gamine...

Cinq couches de rimmel noir, l'eye liner pour des yeux de biche qui me donne l'air plutôt Barbarella, sur mes lèvres un rouge coquelicot que j'ai aussi utilisé comme blush, système D oblige, tout à outrance !

J'ai retrouvé mes amies déguisée en Lolita.

Quand elle m'ont vue, elles en sont restées sur le cul, désolée : sur les fesses. Mes cheveux caramels, légèrement blondis par le soleil du sud flottaient, libres, sur mes épaules et mon dos. Des années à les laisser pousser pour arriver à ce résultat ! Je me trouvais belle, superbe, à croquer....si j'étais un mec, je tomberais amoureuse de moi.

Je me suis installée sur le bord de la route, la départementale, appuyée contre un petit muret, près de la fontaine, la clope au bec. Oui, je fume, comme tous les ados de mon âge, des fines cent vingt mentholées...légères mais j'assure à chaque taffes : je fais des ronds de fumée...

J'attends qu'il passe. Mes amies guettent, planquées derrière un bosquet. On a bien calculé ses horaires de passage. Quatorze heures, c'est son heure.

Le soleil cogne. Je chauffe dans mes collants et mes bottes, mais il faut ce qu'il faut. J'en jette !

J'entends le moteur du bolide, une Maserati rouge décapotable. Il conduit vite, comme toujours. Il se croit sur un circuit de course... deux voitures ont déjà du mal à se croiser ici ! Il porte une chemise rouge et ses cheveux longs et blonds sont balayés par le vent. Quel frimeur !

Mon coeur bat la chamade. Est-ce vraiment la chamade ou la trouille ?

Mes copines gloussent du fond de leur planque. Trouillardes !

Il passe devant moi sans freiner, sans un regard. Ma jupe s'est soulevé en même temps, zut ! Mes cheveux décoiffés collent à mes lèvres, pff...

"Loupé !" crient les filles.

J'ai pas bougé. Je réponds juste : "On va voir".

Patiente, j'attends.

Pas longtemps.

La voiture arrive en sens inverse. Il ralentit en passant devant moi, me détaille vite fait, puis file à toute allure.

Je crois qu'il me calcule, ça siffle derrière les arbres.

Je pense : "Quel jeu de con !" Mais je suis dans l'âge bête.

Quand le bolide revient dans mon sens, je flippe un peu.

A nouveau : ralentissement mais regard appuyé de sa part. J'essaie de rester le plus naturelle possible et esquisse un sourire avant de tirer sur ma énième cigarette.

Idiote, t'attaque le filtre !

Curiosité, peur, j'hésite entre rester ou m'enfuir.

Trop tard. Il a fait marche arrière.

Arrêt devant moi.

Dans cette accoutrement de femme, une gamine crève de trouille.

Ce chanteur blond dont je rêve depuis des semaines plante ses yeux bleus dans les miens. Gênée, je détourne le regard. Mais ma raison s'en est allée. Elle est là-bas, derrière le bosquet, accroupie dans l'herbe auprès de mes copines que je n'entends plus.

Il sourit. Dents blanches. Email diamant. Carnassières ! La moustache blonde accentue la pulpe de sa lèvre supérieure.

Il me demande ce que je fais là, sur une route, seule. Je réponds d'un air que je veux détaché "rien".

De l'intérieur, il ouvre la portière passager et me propose de faire un tour avec lui.

Grand moment de solitude. J'aimerais bien que mes amies viennent, là, maintenant, me rejoindre. J'ai envie de lui dire que je joue un jeu, que j'ai fait un pari, mais quelle honte ! Il ressent mon hésitation et rajoute qu'il ne mord pas. Je voudrais en être sûre.

Je vais pas me déballonner à cet instant précis que j'attends depuis si longtemps.

Alors, précieusement, je suis en mini jupe, je m'assieds sur le siège en cuir rouge et il m'envole avec lui.

Je souris. Je regarde la route et je dis merde à tout.

Je m'enfuis de cette vie de tabous, d'interdits, de gens trop bien pensants qui corrigent les bêtises de l'enfance à coup de martinet ou plus simplement de ceinturon.

Daniel, c'est son prénom, me demande si j'aime la vitesse.

Je ne sais pas. Je mens...

- "Tu veux voir ?" Et son sourire m'invite à aller plus loin avec lui....

Plus vite.

J'acquiesce de la tête.

Il roule jusqu'à la nationale. Et il trace. Le moteur gronde.

Je regarde ses mains, l'une sur le volant, l'autre sur le levier de vitesse : de belles mains longues, dorées par le soleil, une bague avec un aigle sur l'annulaire droit... Des mains de pianiste.

L'accélération me colle au dossier. La voiture engloutit le bitume, impitoyablement.

Nous longeons la mer. Elle est bleu électrique, comme les yeux de mon conducteur. Il est concentré sur la route mais ses traits, son visage sont détendus.

Vitesse hors limite.

Le vent nous gifle, mes cheveux s'affolent.

J'aime ça.

- "Alors ?" me demande-t-il, "tu as peur ?" Et je lui crie "Continue, encore plus vite !". Nous rions ensemble comme des gamins. La vitesse nous rends ivres...de liberté.

Nous doublons des voitures et je vois les gens, derrière les vitres, nous faire des signes comme quoi on est des fous. D'autres, vitres ouvertes, nous insultent.

Mais plus rien n'existe que nous.

Et là, il se met à entonner "Satisfaction" des Stones. C'est cool. Je chante avec lui. Ses mains frappent en rythme le volant de cuir rouge.

Nous arrivons rapidement à Narbonne. Il dévie sur une petite route de campagne.

- "Je t'emmène voir des copains". Je me crispe et mon estomac se noue. Et si c'était un traquenard ? J'ai lu des histoires de ce genre dans les journaux sur des filles qui se sont faites kidnapper.

Mon visage se ferme. Plus une parole.

Nous roulons à travers vignes. Pas âme qui vive.

Un mas sur la droite ; il s'engouffre dans le sentier et stoppe devant.

Je pourrais m'enfuir, partir en courant ?

Mais qu'est-ce que je fous ici ?

Il sort de la voiture et, voyant mon embarras, me lance "Et alors la miss, tu descends ? Je viens voir une table de mixage qui est à vendre. Tu verras, mes amis sont musiciens."

Je souffle ! Après tout, s'il avait voulu me faire du mal, ce serait déjà fait.

Je le suis. On rentre sans frapper.

Il appelle "Jean, Manu" et une voix lui répond : "En haut, monte".

Sur place, je découvre pour la première fois un vrai studio d'enregistrement. Piano, synthétiseurs, guitares électriques ou pas, batteries... Des micros sur pieds, des casques, des fils qui s'entrelacent et de la musique rock qui m'agresse un peu.

Daniel donne l'accolade à un jeune homme, bouille ronde, souriant, puis il se tourne vers moi :

- "Jean, je te présente..." Il stoppe net. Je ne lui ai pas dit mon nom.

- "Christelle", dis-je en tendant la main. Mais l'autre m'embrasse comme une amie de longue date.

Je suis plus détendue. Jean arrête la musique et nous propose des bières pour nous désaltérer ; il n'a que ça. Heureusement, la kronembourg est bien fraîche. je n'aime pas trop mais avec la chaleur, elle passe bien.

Ils se mettent à parler technique, musique, un langage qui ne m'est pas familier. Mes yeux curieux détaillent tout : C'est un foutoir organisé !

Jean va chercher des micros de la marque "shure". Il les branche sur la table de mixage. Daniel me fait signe de venir voir. il se met au micro et teste sa voix. Il parle. Je l'observe manipuler la table de mixage, régler le son. Sa voix sort de grosses baffles de chaque côté de la pièce. Il la module.

Puis, il se met à chanter, a capella, "emporte-moi" de Christophe. C'est presque une imitation. Le son envahit la pièce. Jean met de l'écho, de la réverbe.

Même sans musique, le résultat est déroutant.

J'écoute, enveloppée par cette voix musicale et plaintive, si particulière, singulière.

Je suis sur une chaloupe, je vais tomber à l'eau et me noyer, c'est sûr... Je suis envoûtée.

Quand il arrête de chanter, je suis encore bouche bée et le regard perdu...ailleurs.

Mon coeur prend l'eau.

Il me sort de ma torpeur :

- "Christelle !"

Je réagis lentement :

- "Heu... Oui ?"

- "Viens un peu au micro."

- "Moi ?"

- "Bein oui toi !" Il sourit... "Chante-nous quelque chose que je puisse travailler sur une autre voix que la mienne."

Je chante dans ma chambre, sous la douche mais pas devant les autres !

- "Non." murmurai-je, "Je sais pas... Je chante pas..."

- "Bien sûr que tu chantes ! Allez, n'ai pas peur, viens. Chante ce que tu veux, je ne vais pas te juger, c'est juste pour tester encore le mixage."

J'y vais à contre coeur. Il me tend un autre micro, s'assied derrière le matériel et attend.

Je me sens idiote. Je vais balancer quoi devant ces deux pros qui me scrutent ?

Je soupire.

- "Vas-y, n'ai pas peur." insiste Jean.

Je respire un coup et j'entame "Message personnel" de Françoise Hardy. Je la connais par coeur et je l'adore.

Je fixe un point sur le mur en face. Surtout ne voir personne !

Ma voix résonne. Je ne la reconnais pas. C'est une voix fragile, presque d'enfant, plutôt haut perchée. Au fur et à mesure elle est modulée dans le grave avec des variations qui la rendent différente.

Je chante à la façon "Hardy".

Pas un murmure, pas une remarque ne vient m'interrompre.

J'ai fini. J'ose enfin les regarder.

Quatre yeux brillants me détaillent ; je devine la surprise et l'interrogation.

Le rouge me monte aux joues. Je chauffe à l'intérieur. J'ai honte.

Quelle catastrophe j'ai du faire...pff...

Et j'entends un "super" de la part de Daniel. Manu rétorque "Pas mal du tout !".

Alors mon coeur s'emballe et je me sens devenir écarlate. Dans mes oreilles bourdonnent leurs compliments, j'ai une jolie voix, intéressante.

Est-ce réel ?

Daniel se lève et se met au synthétiseur. J'allais poser le micro et me réfugier sur le sofa, mais il me crie presque de rester. Il me demande si je connais une autre chanson. Il veut m'accompagner en musique.

Bien sûr, je suis un juke box à moi toute seule !

Une idée me vient. J'ai plusieurs idoles et Christophe en fait partie. Daniel est son sosie et ces chansons font partie de son répertoire. Il chante comme lui, même s'il reprend d'autres chanteurs. Je l'ai vu lors d'un bal où il se produisait avec son groupe dans mon village. C'est là que je suis tombée raide dingue de lui ! Et depuis je l'épie ; toute la journée je le traque, je le calcule. Il habite mon village.

Lorsqu'il m'a proposée de monter dans sa voiture, j'ai compris à son regard qu'il avait bien remarqué mon manège dans lequel j'entraînais mes amies aussi très fascinées mais beaucoup moins hardies que moi.

Je vis au coup de coeur.

Depuis petite, j'ai toujours suivi mon instinct, mes passions.

Si je me suis quelquefois cassé la figure, je me suis toujours relevée.

Mon rêve est de devenir artiste, peu importe l'art. Je suis prête à tout.

Tout quitter.

Même à 13 ans et demi on peut avoir un besoin viscéral de vivre ses rêves.

Et là, j'y suis en plein, dans mon rêve. Je le réalise juste maintenant. J'y étais, mais absente. Dans l'invraisemblable, la peur m'amène parfois à me cramponner à la réalité, garder une issue de secours au cas où tout ne serait que mirage.

Je suis éveillée ! L'envie, la flamme me montent aux yeux ; une brûlure, une vague.

Pas pleurer, ce serait nul.

Repousser ce tsunami par un sursaut d'orgueil.

Avec aplomb, je rapproche le micro de ma bouche et, la gorge un peu serrée, je bafouille "Je vais chanter petite fille du soleil".

Daniel approuve avec un sourire entendu.

Je devine son émoi lorsque les premières notes du synthétiseur envahissent le studio. Je suis aussi bouleversée par cette musique, sa profondeur, son amplitude. C'est Jean qui mixe la voix.

Je doute puis je me lance.

A corps perdu, l'émotion dans la voix, un peu d'ivresse, les mots s'envolent, méconnaissable musicalité. C'est mon corps entier qui chante.

Mon ventre se noue sur le refrain.

J'interprète à ma façon. J'ai pas la voix de Christophe, ni celle d'une diva.

Je suis l'autre, l'étrange personnalité que je cache, émue, émouvante, chavirée.

Le coeur à vif, écorchée par une enfance difficile, par une vie invivable. Tout passe dans mes mots : je suis la chanson. Je suis cette petite fille qui a aimé et que l'amour va quitter. Et je ne veux pas qu'il parte, cet amour-là.

Daniel, je t'aime, depuis le premier instant où je t'ai vu. Je m'endors avec toi sur les disques de Christophe. Je pleure souvent. Ses chansons me cognent à l'âme, me vibre en dedans, me chavirent -ondes sensuelles et cruelles à la fois-, mais ce n'est que du son. Pas de caresses pour la douceur.

La réalité me gifle souvent pour ressusciter cette gamine dans une vie trop moche.

Ou est-ce ma mère qui me gifle ?

Mes parents jouent leur rôle d'éducateurs avec sévérité et application.

Je ne dois pas dévier de leur trajectoire, de la route qu'ils m'ont tracée.

Un jour je serai femme et mère ; Je dois apprendre ce rôle-là : ménage, repassage, cuisine et tout le reste.

Est-ce ainsi que les femmes vivent ?

Alors je ne veux pas grandir !

Je dois m'enfuir loin, là où il est possible de vivre ses rêves, là où je pourrai être libre.

J'ai arrêté de chanter. J'ai lâché les dernières paroles comme une plainte.

J'ai mal.

Plus de musique. Plus de mots.

Un silence lourd, sourd, enveloppant.

J'aime le silence, mais pas là.

Je suis plantée avec ma douleur devant deux musiciens et chanteurs, déchirée entre partir ou rester.

Mes jambes sont lourdes et tremblent un peu. Je reste.

Je remarque juste les yeux bleus mouillés de Daniel et son visage fermé.

Je me fous de savoir si j'ai foiré la chanson !

J'entends des mains qui claquent derrière moi. Je me retourne.

Ce bruit me terrifie. Le son des coups sur mon corps.

Je vois un inconnu qui applaudit. Le dos tourné à la porte d'entrée, je ne l'ai pas vu arriver. Depuis quand est-il là ? Est-ce moi qu'il applaudit ou la musique ?

Une caresse dans mes cheveux. Je sursaute.

Le regard bienveillant, la main douce, Daniel me dit tendrement :

- "Très émouvant Christelle, je suis touché."

Je le sens ébranlé. Je tremble encore un peu.

Je ferme les yeux. Je me laisse bercer par ce délicat frisson qui me parcours le corps entier, comme un câlin que je n'ai jamais eu, un attendrissement. Délicatesse infinie...

Si c'est un rêve, laissez-moi dormir longtemps.

Après s'être mis d'accord avec Jean sur le prix de la table de mixage et de deux micros, nous quittons le mas. Il est entendu que Manu livrera tout le matériel ce soir au local de répétition.

Daniel me propose de l'accompagner sur les lieux ainsi je pourrait y assister une et rencontrer le reste de son groupe. Ils sont 5 en tout. J'accepte toute heureuse.

Le retour se fait à vitesse plus modérée. Eviter les flics !

J'hume l'air de la mer, l'odeur si particulière de l'été, des arbres fruitiers qui s'épanchent au soleil, le baume des fleurs et la senteur singulière du raisin qui mûrit vaillamment pour une première cueillette en août du muscat petit grain. Quand cogne le soleil chaque couleur est nuancée de doré. Les cigales se frottent les ailes aux heures les plus chaudes et donnent ainsi leur concert interminable mais apaisant. A la tombée du jour, j'aime voir les couleurs éclatantes des belles de nuit habiller le paysage de multiples nuances. Parfois, l'air nous taquine les narines du fumet des grillades de viandes ou de poissons. Une invitation à la fête, conviviale au son de la sardane. Après le repas, mains dans la mains, autour du feu, on danse cette ronde si particulière à la catalogne et les plus casse-cous sautent au-dessus des braises encore ardentes.

J'aime ma région à toute saison. J'aime mon Sud.

Au bout de quarante minutes, nous arrivons près d'une bâtisse qui paraît abandonnée, au nord de Perpignan.

Nous y sommes. De l'extérieur cela ne ressemble pas à grand chose : les murs sont tagués. La porte n'est pas verrouillée, c'est donc habité.

Nous pénétrons dans un couloir. Sur la droite, une cuisine avec le strict minimum pour vivre. La fenêtre est grande ouverte sur un petit jardin non entretenu mais ombragé par un amandier et un acacia.

Une voix venue du fond du couloir demande qui est là. Daniel répond par son prénom et rajoute "avec une amie". Un jeune homme, grand, cheveux châtains et longs vient nous accueillir. C'est Yann. La maison était à ses parents et il en a hérité. Mais il n'a jamais rien voulu y changer excepté créer, à la place de l'atelier de menuiserie de son père, une salle de répétition. Il vit ici depuis 6 ans avec sa petite amie Martine. Il a rencontré Daniel lorsque ce dernier cherchait des musiciens. Yann sait presque tout faire : jouer du piano, de la guitare, de la basse, du synthé... il sait aussi mixer et gérer l'éclairage. Il n'y a que la batterie qu'il ne touche pas et il est incapable de chanter juste, ce qui est un comble pour un gars comme lui. Il doit avoir la trentaine. Il est avenant et tout en simplicité. Nous allons dans la salle de répétition au fond du couloir. La porte est épaisse et tous les murs sont recouverts de polystyrène en plus d'une couche de plaques alvéolées -en fait ce sont des supports pour les oeufs- afin de tout insonoriser. D'un côté de mur il y a des tentures de tissus rouge/orangé, un canapé, deux fauteuils, une table basse et même un bureau en bois. Deux tables de mixage et plusieurs platines de disques trônent là. La pièce est immense et accueille largement un piano demi-queue noir, un synthétiseur, deux guitares électriques, une basse, une batterie, des micros sur pieds, 4 baffles imposantes ; Sur les côtés, des rampes de spots, des boules à facettes et deux poursuites. Tout le sol est recouvert de tapis multicolores ce qui donne à ce lieu un coté très kitch et chaleureux à la fois.

Que de l'alcool à boire.

Affalée sur le sofa, je laisse Daniel et Yann discuter travail. Ils sont installés au bureau et planifient les répétitions, revoient le calendrier des concerts déjà bien rempli pour l'été et programment la liste des chansons qu'ils vont interpréter vendredi à Canet et samedi à Thuir. Ce sera chansons pendant les deux premières heures puis bal jusqu'au petit matin où ils ont pour travail d'assurer l'animation en DJ et ambiance. Je comprends l'utilité des platines disques. J'entends d'autres dates de show comme le 14 juillet à Argelès sur mer avant et après le feu d'artifice. En fait ils se produisent tous les vendredis et samedis à des endroits différents. Daniel voudrait trouver encore quelques contrats durant la semaine et veut pour cela démarcher les campings. Il voudrait aussi inclure prochainement quelques-unes de ses créations. J'ignorais qu'il écrivait et composait. Je ne l'ai jamais entendu dans son propre registre. Il a déjà trois chansons prêtes, il suffira juste de travailler les arrangements. Il aimerait aussi en faire des maquettes au studio de Jean en vu d'un premier 45 tours et, plus tard, d'un album. Yann reconnaît que c'est un gros travail mais est d'accord. Il faudra tout de même se concerter avec le reste du groupe car les décisions se prennent en accord avec tous, bien que Daniel soit le leader.

Son groupe s'appelle "Babylone". Je me souviens du soir où je l'ai vu en concert. Ils sont six sur scène plus la personne qui s'occupe du mixage et de l'éclairage mais qui est resté dans l'ombre. J'ai immédiatement reconnu Yann qui est d'habitude soit au piano soit au synthé. Je garde juste en mémoire quelques caractéristiques des autres membres. Le guitariste est brun, les cheveux mi-longs et ondulés, un peu déjanté. Jean cuir moulant et veste sans manche de la même matière, il exhibe son torse viril pour le grand plaisir des filles. Il chante aussi, une belle voix avec beaucoup de capacité ; son registre est plus rock. Le bassiste est blond avec une queue de cheval . Lui, adopte la "jean attitude" pantalon et veste. Le batteur est imposant, un lien de cuir comme un bandeau tient ses cheveux raides et châtains en place. Il a des poignets de force et joue toujours en débardeur noir avec un aigle blanc imprimé dessus. Une croix est gravée sur son biceps gauche.

Il y a deux chanteuses/choristes : l'une blonde décolorée fringuée de cuir noir et l'autre, métissée porte ses cheveux tressés à la rasta et de longues robes chamarrées.

Daniel est toujours brillant sur scène. Il capte la lumière. Il a des chemises de satin rouges, noires ou bleues, parfois en jean moulant pattes d'éph, ou argenté et une veste blanche ou noire avec une pochette assortie à sa chemise. A l'occasion un foulard de soie traîne négligemment sur sa chemise ouverte. Il se change au moins deux fois durant ces soirées. Il a un look d'enfer !

Après une bonne heure de discussion, Yann demande enfin d'où je viens. Daniel répond du tac au tac qu'il m'a trouvée sur la route. Cela me fait sourire. J'explique que je vis dans le même village que Daniel et que je faisais du stop pour me rendre en ville.

- "Non, non, elle me cherchait." affirme ce dernier légèrement moqueur. Puis il rattrape le coup en disant qu'il me connaissait déjà, que je suis sympa et qu'il voulait me faire découvrir son univers et ses amis.

la question que je redoutais le plus sort, cinglante, de la bouche de Yann :

- "Tu as quel âge Christelle ?" Je me raidis. Surtout mentir. Je réfléchis. Le silence devient gênant et je voudrais éviter de semer le trouble dans leur esprit : "heu ! Je comptais sur mes doigts," dis-je avec un sourire détaché, "J'ai 16 ans et demi, je suis née en 61 !" Le beau mensonge...

- "Le bel âge ! " Rétorque Yann, " Ils sont loin nos 16 ans hein Dany ?"

- "Assez oui." lâche ce dernier d'un air que je devine nostalgique.

On parle de mes goûts musicaux. Je réponds Christophe, Johnny Hallyday, Sardou, Julien clerc, Queen, mais aussi variété étrangère, Joan Baez, Greamme Allright, Léonard Cohen... Impossible de tout citer. J'ai des goûts éclectiques. J'ai subi l'influence de ma soeur et mon frère. Ma soeur est plus âgée que moi.

Mon frère n'a plus d'âge, il n'est plus de ce monde. Il m'a quittée il y a trois ans et demi en arrière et ma soeur m'a abandonnée à mes parents six mois plus tard.

Une longue et douloureuse histoire dont je ne parle pas. Ce n'est ni le moment ni le sujet. Moi, je suis ici et je vis mon rêve.

Où en suis-je de mes études ? Je passe mon BAC littéraire l'année prochaine, j'ai un an d'avance, ensuite je veux rentrer au conservatoire : chanter et faire du théâtre.

Daniel siffle : "Quel programme !" Je devine un petit sourire sous sa moustache blonde. Je prends cela comme une moquerie et me rebiffe :

-"Pourquoi, je suis pas assez douée ou belle pour y arriver ?"

- "Au contraire, c'est courageux et tu as sans doute du potentiel" me répond-il sérieusement. Il se tourne vers Yann : "Elle a déjà chanté tout à l'heure, elle est pas mal du tout ; Il faudra que tu l'écoutes plus longuement un jour."

Je reste scotchée. Je ne m'attendais pas à ça. En fait il ne se paie pas ma tête, il croit en moi et c'est la première personne qui m'encourage dans mes choix.

il commence à se faire tard. Ils se donnent rendez-vous ce soir ici à 21 heures pour la répétition. Les autres seront là aussi.

Après une accolade, Daniel et moi reprenons la route pour rentrer.

Il est près de 18 heures et le flot des estivants qui rentrent de la plage nous oblige à rouler lentement. Voici des heures que je n'ai plus fumé. J'ai oublié mes clopes sur le muret, lorsque Daniel m'a proposé de monter en voiture. Quelle tête en l'air ! Je demande timidement :

- "T'as pas une clope par hasard, j'en ai plus ?" Il m'ouvre la boite à gant de la main gauche : "Sers-toi, j'ai que des Malboros, Fais gaffe au briquet, c'est un Zippo !". Ses doigts frôlent innocemment mes jambes lorsqu'il remet sa main sur le levier de vitesse. Je frémis. L'a-t-il fait exprès ? Est-ce un message ? Ou je me fais des idées ? Je m'allume une cigarette, le plus nonchalamment possible, et tire dessus comme on prend une grande bouffée d'air après une grosse émotion. J'ai envie de tousser mais me retiens. Ma gorge pique et mes yeux grattent. Vas-y mollo, c'est pas des fines 120 mentholées ! Je m'engueule en silence.

Je cache ma maladresse et ma timidité derrière ce geste de désinvolture que je trouve si sexy chez une femme : fumer.

Ce retour se passe en silence. Je lui demande de me laisser à l'endroit où je l'attendais tout à l'heure, près du muret, sur la route.

J'évite que les gens me voient avec lui dans sa voiture. Dans un village, il faut se méfier de tout le monde. On a vite fait d'inventer des histoires juste pour alimenter les on dit, la curiosité malsaine.

Les gens aiment se faire du mal. Je ne comprends pas pourquoi.

Avant que je le quitte il me propose de venir voir la répétition ce soir.

Je suis touchée. C'est inespéré. J'en meurs d'envie.

Il me donne rendez-vous chez lui à 20h45 puisque je n'ai pas de moyen de transport personnel. J'accepte toute excitée. Il me regarde fouiller autour du muret :

- "tu cherches quoi ?"

- "J'ai perdu mes clopes en partant avec toi mais les filles ont du les prendre. J'en ai plus". Il me lance son paquet de malboro : " Tiens, j'en ai d'autres. Mais vas-y doucement, elles sont fortes. D'ailleurs tu devrais pas fumer." Je le remercie un peu gênée et je remonte un petit sentier parmi les vignes qui me ramène chez moi. Il m'a regardée partir. Il n'a démarré qu'après m'avoir perdue de vue.

Je suis rentrée à la maison haletante, le coeur en bombe, décoiffée.

Maman ne m'a pas vu passer le couloir. Je me suis changée dans ma chambre. Adieu mini jupe, bottes ; j'enfile un jean et des basquets à la place. Je me démaquille à la va vite. J'enlève pas tout. Je prépare un petit sac à dos pour ce soir avec un rouge à lèvres, un miroir, mes cigarettes, une petite boite d'allumettes et un sweat en cas de fraîcheur. Puis je rejoins la cuisine. Ma mère revient de ses deux heures de repassage. Je fais celle qui est rentrée depuis un moment. je m'affaire à préparer un repas pour elle et moi. Je lui propose des croque-monsieur et une salade de tomate. Elle est d'accord. je la laisse se reposer pendant que je prépare tout. Il faut que l'on mange vite, j'ai mon rencard. Je dois ruser pour sortir. Ma mère ne travaille pas ce soir.

( paragraphe sur la Repet....)

- "Demain, on répète plus tôt, à 18h. Si tu veux venir ?"

Mes yeux s'assombrissent mais bien moins que mon coeur. Demain c'est l'anniversaire de mon frère Alain : il aurait 21 ans. Je dis bien "il aurait".

Chez nous le mot "vivre" ne se conjugue pas à l'imparfait. Mais pour moi son absence est bien présente.

- "Je ne pourrai pas, j'ai un anniversaire et de la famille."

- " C'est pas grave, tu reviendras un autre jour de la semaine prochaine car vendredi on joue à Canet donc pas de répet. On doit installer le matériel en plein air. Tu viendras nous voir peut-être ?"

- " Oui si je peux". Il prend mon visage à deux mains et dépose un baiser sur ma joue. je n'ai même pas eu un mouvement de recul. Il me scrute de ses yeux plus sombres, son regard de la nuit. Rapace.

- "Pourquoi es-tu triste ?"

J'ai vraiment du mal à cacher mes émotions. Je n'ai pas l'habitude de mentir. Je prends des cours de mensonge régulièrement devant mon miroir. J'essaie d'avoir l'air détachée, légère, insouciante comme on devrait l'être à mon âge. Mais ça sonne faux, comme mon rire. Alors je ne ris pas.

- "Non je ne suis pas triste.... j'ai juste passé un super après-midi et une soirée géniale, et là, tout est fini !". Son sourire se veut rassurant.

- "il y en aura d'autres, je te le promets. Allez file, rentre chez toi, c'est très tard !"

Oui, bientôt six heures du matin. Déjà l'odeur de l'aube qui pointe.

Déjà le chant des oiseaux.

Je cours jusqu'à la maison. Je passe par le jardin - ma chambre donne derrière-. Je laisse toujours la fenêtre entrouverte et ma porte fermée à clef. Une échelle en bois pas loin ou les branches de l'amandier et hop, me voici dans mon antre ! Mon refuge.

Je me déshabille et me couche à même le drap, les bras en croix.

Les yeux brillants je fixe les posters sur le mur et des photos, celle d'un jeune homme sur une moto, les cheveux aux épaules, décolorés. L'instantané a fixé à jamais un visage heureux et immortalisé un cri de joie. C'est Alain, mon frère. Il me manque.

Demain est un jour funeste. C'est son anniversaire, sauf qu'il n'est plus là ! Mais chaque 4 juillet on fait comme si. Il y a même des cadeaux qui s'entassent dans sa chambre, vide de lui et trop pleine de reliques, de souvenirs. On engraisse ses collections de disques, on l'équipe et l'habille pour les sorties, on nourrit ses passions comme si un jour il pourrait en profiter.

Chambre interdite. Rien toucher. Rien déplacer, mais dans laquelle je dois soigneusement faire le ménage chaque samedi. J'en ai la gerbe !

Il est mort il y a trois ans et demi d'un accident de moto, sur sa belle yamaha.

Je ferme les yeux. Je guide mon esprit vers la journée que je viens de vivre et j'amarre mes rêves au port de mes souvenirs heureux.

Il est 6 heures au clocher de l'église.

J'ouvre les yeux à 10 heures du matin. J'ai du retard. Je file me laver et, sous la douche, j'entends mon père râler après moi. Faut que je me secoue.

J'ai dix tonnes de chose à faire pour le repas ; ma soeur et mes grands parents maternels seront là pour 13 heures.

Maman dort jusqu'à midi. Elle travaille de nuit. Elle fait des ménages dans deux grandes entreprises. Entre 16 heures et 18 heures elle repasse chez des gens. Le samedi et le dimanche, ses jours de repos, elle passe ses après-midi au club de broderie et de couture.

Mon père est chauffeur de poids lourds. Il part plusieurs jours, rentre une ou deux fois dans la semaine. On le voit peu. C'est son choix.

Avant, il était mécanicien et Alain travaillait avec lui depuis ses 14 ans. La mécanique, les bagnoles, le cambouis et les motos c'était leur truc.

Mais quand mon frère est mort, papa a tout abandonné et s'est reconverti dans un travail qui lui permettrait de fuir le quotidien, l'absence de son fils adoré. Son caractère, déjà pas très commode avec moi, avait empiré. Il ne supporte plus grand chose.

Mais le 4 juillet est un jour sacré pour lequel il se dévoue corps et âme au culte de son garçon chéri, jumeau de ma soeur Cécile. C'est donc aussi son anniversaire à elle mais tout le monde l'oublie.

j'enfile vite fait un short et un t-shirt, fais mon lit et arrive à la cuisine.

Mon père lit le journal devant un café. Il me jette un regard noir et s'énerve :

- "Alors, tu foutais quoi , faignasse ? Le repas se fera pas tout seul !"

Ca commence mal. Je sais que je dois m'excuser et aussi lui dire bonjour. Nous sommes jeudi et je ne l'ai pas revu depuis dimanche soir. Comment calmer sa colère matinale ?

Je m'avance, je me pends à son cou et m'excuse : " Pardon papa, mon réveil a pas sonné. Je suis contente de te voir, tu m'as manqué."

Menteuse !

Il me repousse, gêné :

- "C'est bon, allez, mets toi au travail".

Voilà....

Voilà ce que l'on attend de moi. Pas de mots doux, pas de baisers, pas l'esquisse d'un sourire. Pas un semblant de tendresse.

J'ai beau avoir l'habitude, j'ai quand même un pincement au coeur.

Se mettre à l'ouvrage pour ne plus penser à rien.

Rapide et efficace je prépare le repas. En deux heures tout est prêt. Avant de partir chez le boulanger, je prends 10 francs sur mon argent de poche pour m'acheter des cigarette. Je file.

Sur le chemin, je croise tant de gens qui m'indiffèrent mais que je dois saluer par courtoisie. Dans un village tout le monde sait tout sur les autres. Ils savent pour aujourd'hui. Je sens leurs regards de pitié, les uns me disent bonjour, d'autres baissent les yeux pour me montrer qu'ils s'allient à notre peine.

Chiqué !

Certains ne sont même pas venus aux funérailles. Beaucoup ont dit tant de méchanceté sur Alain : qu'il était saoul, qu'il roulait comme un fou, qu'il était inconscient et j'en passe...

Passez avec moi.

Ces crapules n'ont pas honte, pas d'amour propre !

Lorsque le boulanger me voit entrer il s'empresse vers moi :

- "Viens petite, je vais te donner ta commande". Tout impatient, il met le gâteau et le pain dans un sac et me balance en faisant les comptes de ce que je lui dois :

- "Alors un Saint Honoré, comme d'habitude, à 10 francs et trois pains... ça te fait 12 francs 70 cts. Tu me donnes les 12 francs et tu gardes les centimes pour t'acheter des bonbons." Il me sourit d'un air complice : "ça lui fait quel âge déjà au petit Alain ? 20 ans je crois ?" Je sens la colère bouillir en moi et me monter aux lèvres. Se maîtriser, mais comment ?

Envie de cracher ma rage ou ma peine je ne sais plus trop.

Sèchement je réponds :

- "Il a pas d'âge, il est mort. Vous avez oublié ?"

Il se redresse outré par ma réponse. Je sais qu'il a envie de m'envoyer valser, de m'en mettre une, une belle gifle, devant tout le monde, pour me rabaisser le caquet. Je soutiens son regard. Il me la joue Pagnol. Je l'imagine traiter se femme comme son chat. C'est un saligaut, je me monte le bourrichon.

- "Hey ! j'y peux rien moi petite s'il est mort ! Je demandais par politesse c'est tout."

C'est ça la politesse pour lui ? Je lui claque les 12 francs 70 sur le comptoir et je sors sans un mot. Je sais que dans mon dos, il va me traiter de merdeuse, d'impertinente.

Et alors ? On ne peut pas empêcher les gens d'être cons !

Au tabac, tout est beaucoup plus simple. Les patrons ont perdu un enfant de quinze ans. Ils connaissent le désespoir, la douleur, les ravages d'une telle perte.

ils connaissent les nuits à pleurer, à hurler et les journées à attendre que l'heure passe. Et cet espoir qui ne se réalise jamais : Se réveiller d'un mauvais rêve.

On me vend les cigarettes qui sont, soi-disant, pour ma soeur et on me propose gentiment de donner le bonjour à la famille.

En partant, ils ont droit à un merci et un au revoir de ma part.

Les yeux cloués à mes pieds, je fonce à la maison. Pas par honte, non, j'ai plus envie de croiser tous ces faux jetons.

Maman est levée. Elle au moins m'embrasse. Pas de bras ouverts, pas de câlins mais un vrai bonjour et un compliment pour mon travail.

Nous allons dresser la table ensemble : six couverts.

A 12H45 tout est prêt et je souffle. J'allais me reposer dans un fauteuil quand mon père me secoue :

- "Tu ne vas pas rester habillée comme ça ! C'est un anniversaire ! Va enfiler un truc correct ! Rien dans la tête cette gamine...." Je vais vers ma chambre en soufflant de lassitude et ça crie encore après moi parce que je manque de respect et je fais ma forte tête.

Je suis simplement fatiguée. Peu dormi et beaucoup fait ce matin.

Je m'habille avec un jupon blanc brodé de dentelle et un débardeur assorti. Je mets mes nus pieds roses, oui je suis une fille. Je coiffe mes cheveux d'une longue tresse.

Voilà, la famille sera contente, je suis présentable.

Je quitte ma chambre au moment où arrivent ma soeur et mes grands parents.

Leurs bras sont chargés de fleurs et de paquets cadeaux.

Bien évidemment rien n'est pour ma soeur et encore moins pour moi. Je les vois rarement pourtant. Si, de temps en temps j'ai droit à 100 francs et c'est énorme pour moi. D'un autre côté, ma mère est leur fille unique, donc nous sommes leurs seuls petits enfants...

Ridicule : des présents pour un mort !!!

Embrassades mais sans effusions, un bonjour du bout des lèvres. Pas de risque de traces de rouge à lèvre...

On s'installe autour de la table dans un silence quasi solennel. C'est un anniversaire mais toute musique, tout signe de joie de vivre, le moindre sourire est un outrage à la mémoire de mon frère. Il n'aurait pas voulu ça, non, et ma soeur non plus n'approuve pas cette absurde commémoration mais elle s'y plie pour son jumeau, parce qu'elle l'aime encore et l'aimera toujours, elle passe ses 4 juillets à communier avec lui.

Pour ma part, je ne vais même pas au cimetière. Alain n'est pas là-bas, dans ce trou... Il est là haut et autour de nous, il est parfois si près de moi que je peux sentir son souffle chaud et rassurant, sa présence, sa voix tendre qui me susurre : "N'ai pas peur, je suis là ma poupée". Oui, j'étais sa poupée... justement parce que je n'y jouais jamais et qu'il m'avait fait chanter à 7 ans "poupée de cire, poupée de son" de Sheila.

Cécile en a bavé quand il est mort. Elle a passé trois mois dans un hôpital psychiatrique. Elle devenait folle de ce vide laissé par sa moitié. Les jumeaux sont liés psychologiquement et aussi physiquement. Ils ont partagé ensemble le ventre de leur mère et se sont nourris l'un de l'autre. Toutes ces ressemblances, ces affinités.... Un amour cruel. Ma soeur n'était plus que l'ombre d'elle même, comme si on lui avait coupé le coeur en deux. Et je pense sincèrement que c'est le cas.

Six mois après, elle a quitté la maison pour aller vivre une expérience communautaire avec d'autres jeunes et surtout, une autre religion, un autre Dieu. Pas celui qui nous arrache les gens qu'on aime, surtout lorsqu'ils ont 17 ans.

Mon père disait qu'elle vivait avec des hippies : des fantômes aux cheveux longs, aux vêtements trop larges, qui ne se lavent pas et fument des cochonnerie comme la drogue. J'aurais bien aimé partir avec elle et devenir hippie.

Plus tard, elle a repris ses études et continue pour devenir avocate. Un métier digne ! Elle vit à la colle avec Henry qui a cinq ans de plus qu'elle et travaille à l'usine de conserve, mais il vient rarement à la maison....l'ambiance ne luis convient pas, trop étouffante.

Le repas se passe. Quelques échanges verbaux entre adultes. Moi je n'ai pas le droit de l'ouvrir. Je dessers au fur et à mesure, pressée que tout finisse.

Quand je déballe le gâteau pour le servir, je vois inscrit au milieu, sur une feuille en pâte d'amande : A Alain, 21 ans... et une fleur rose en sucre à côté.

Quel vicieux ce boulanger ! Et un brin de cruauté...

Comme d'habitude la pâte d'amande est partagée avec les choux. Nous avons tous un morceau d'Alain dans notre assiette.

Je ne le mange pas. J'ai l'impression de le tuer à chaque fois.

Pendant que les autres prennent le café, je fais la vaisselle.

Ils ouvrent les cadeaux et je ne veux pas les voir. Je les entend s'extasier, flatter, remercier....Amen ! N'importe quoi...

Dans un automatisme je me mets à chantonner "les marionnettes" de Christophe. Mon frère la chantait souvent et moi, enfant, je mimais le pantin. On a beaucoup ri mais il me disait toujours : "Tu vois, c'est ça la vie : Quelqu'un ou quelque chose là haut tire les ficelle et nous fait faire ce qu'il veut. Nous ne sommes que des pantins". Il était amer en disant cela.

A présent, je comprends : la vie fait de nous ce qu'elle veut.

J'oublie ce qui se passe à côté et les interdits du jour.

Christelle fait la vaisselle en chantant ! Quoi de plus naturel et innocent ? Mais voilà, je commets l'outrage.

Quand j'entends hurler "La ferme !" derrière moi, je sursaute tant que j'en casse un verre. Juste le temps de me retourner et un coup de ceinturon vient brûler ma peau à me couper le souffle. Mon père est en rage :

- "C'est un anniversaire, tu ne respectes rien !"

Je ne sais pas ce qui me prend mais entre colère et incompréhension je lui crie au visage : "Alain est mort et il a pas 21 ans ; il les aura jamais !" Les yeux injectés de sang, l'homme que j'appelle "papa" cravache mes os fragiles comme si je n'étais qu'une bête sauvage.

Ma soeur et ma mère interviennent pour le calmer :

- "Arrête, tu vas la tuer !"

- " Elle a la peau dure ! Sale môme !"

On lui prend la ceinture des mains. On le retient comme un chien fou, enragé. Maman m'ordonne de finir la vaisselle et de filer dans ma chambre jusqu'à demain car après tout je ne me sens pas concernée par l'amour de mon frère ; elle croit bien que je n'aime personne.

Je respire difficilement. J'ai mal mais je prends sur moi. Je mets mon masque noir.

Toute fermée. Dents serrées.

Je termine mon travail. Je me coupe la main en récupérant les morceaux de verre. Je saigne. Mon sang rouge glisse sur leurs assiettes blanches. Je m'en fous. Mon sang, c'est le leur.

Cécile revient. Elle prend un torchon et, ma main dans les siennes, essuie les plaies. Son regard est plein, plein de non dits, de souffrances et d'empathie. Ou est-ce de l'amour ? Comme avant , du temps où la vie battait son plein dans cette maison.

Elle m'embrasse sur la joue et me propose d'aller me reposer, qu'elle va finir. J'acquiesce. Je panse ma main et m'enferme dans ma chambre.

Je m'écroule sur mon lit et pleure toutes les larmes de mon corps. Je me sens seule, terriblement incomprise et mal aimée. Comme un animal blessé, je me recroqueville sur moi-même et gémis. Personne à appeler à l'aide. Il n'y a plus rien. C'est vide dans ma tête. je ne ressens que ma carcasse endolorie et cette pluie sur mon visage, le long de mon cou et qui se meurt sur les draps.

Je voudrais être morte.

Alors je ne suis plus là.

J'ai tué mon frère encore une fois.

Dans ma tête, Freddy Mercury me hurle sa "Bohémian Rapsody".... Mama, I've just killed a man...

Tout m'explose à l'intérieur.

Je suis hors la vie.

Et maman s'en fout.

Nothing really matters to me, Mama....

Je me suis endormie, lourde de douleurs.

Un poids mort.

J'ouvre les yeux. Mon visage est sec du sel de mes larmes.

Aucun bruit dans la maison. Ils sont tous partis au cimetière.

Il est 15H30. Je m'asperge d'eau fraîche. J'ai les yeux rouges.

L'envie de me maquiller n'y est pas mais celle de me fiche en l'air est bien présente.

Je soulève mes vêtements et constate que je suis couverte d'hématomes. Une côte me fait mal.... Cassée !

Je me glisse dans la chambre interdite de l'éternel absent. Au mur les posters de groupes Rock : Les Stones, Queen, mais aussi les Beatles et des chanteurs populaires tels que Christophe, surtout lui, et Sardou, Johnny Hallyday... Mes yeux s'arrêtent sur le lit où sont posés les cadeaux du jour. Devant la guitare électrique et le casque de moto, mon coeur se soulève. Je referme la porte.

Je m'enferme dans ma chambre, je tremble, transpire.

Mon coeur bat fort, mais il bat.

J'ouvre ma fenêtre pour trouver l'air frais. L'été est étouffant.

Je ne veux pas rester ici.

Vers qui aller ? Sur quelle épaule poser ma tête ? A qui ouvrir mon âme ?

Daniel est un déclic.

Je sors par la fenêtre et je cours vers sa maison en prenant les petites rues pour ne pas me faire remarquer.

Les larmes reviennent.

Mon corps est une brûlure...

Que le chemin est long... plus long qu'hier.

Enfin la petite rue et la porte de bois bleue. Je frappe à coups de poings. Dans ma tête je frappe l'homme que j'appelle "papa".

J'entends Daniel râler pour les coups en ouvrant le loquet.

Il est devant moi. J'ai les poings levés. Stoppée net.

C'est plus que de l'étonnement sur son visage.

Il me tire par un bras, me fait rentrer et ferme à clé.

Essoufflée, le visage bouffi et mouillé, mon corps est en panique, mes dents claquent. Tétanie.

Je n'arrive plus à bouger ni parler.

Les sourcils froncés, inquiet, Daniel me fait asseoir sur son canapé rouge et m'oblige à boire un verre d'eau glacé. Je ne sais plus boire, le verre me fuit des mains, j'en mets partout. Ce n'est que de l'eau, rien que de l'eau. La fraîcheur est comme un coup de fouet.

Je suis là où je voulais être.

Il est assis devant moi. Patient, soucieux et cette incompréhension que je lis dans ses yeux.

Il brise le silence :

- "Tu m'as dit que c'était l'anniversaire de ton frère aujourd'hui, qu'est-ce qu'il se passe ?"

Je froisse mon jupon de mes doigts crispés et baisse les yeux :

- " Oui, mais il est mort il y a plus de 3 ans. Tu vois dans quelle famille de fous je vis ?"

- "Chut, ne dis pas ça."

Je soulève mon chemisier d'un geste rapide, sans me soucier de ce qu'il manque en dessous pour protéger la nudité de ma poitrine naissante et lui crie :

- "Et ça, c'est pas fou !"

Devant les marques sur mon corps, il grimace et réagit brusquement. Il se lève d'un bond, renversant sans le vouloir sa chaise. Il se prend une bière au frigo en lançant des jurons. Il engloutit sa boisson d'un coup et me demande dans une colère sourde :

- "Qui t'a fait ça ?"

- "Mon père !"

Il a besoin de comprendre. Il en bégaie, me pose des questions, s'agite, allume une clope, me la tend et se roule une amsterdamer. Il se cale dans le fauteuil face à moi.

Je lui raconte ma vie d'une voix hachurée.

La mort d'Alain le 6 janvier 1975 un soir en moto. Refus de priorité d'une voiture, mon frère éjecté de sa Yamaha, sa tête qui se fracasse sur le béton. Pas de casque.

Je revois les pompier à notre porte vers 4 heures du matin ce dimanche maudit. J'entends les voix, je saisis des mots : accident, hôpital, critique...

Les yeux des parents qui se voilent.. Ma soeur qui hurle comme un animal qu'on égorge ; ma mère qui tombe raide, prise de convulsion ; l'affolement de mon père qui appelle.... je ne me souviens plus qui il appelle : Dieu ou le diable ?

Moi, j'ai un peu plus de 9 ans et je ne comprends rien sauf qu'il y a un drame. Je dormais à poings fermés du sommeil des enfants. J'avais passé l'après midi de samedi avec mon frère et ses copains à faire de la musique, chanter et danser. je m'étais endormie heureuse, de l'amour plein le coeur.

L'enfer a commencé là.

Mes parents et ma soeur sont partis à l'hôpital en me laissant à la maison, seule. Ils avaient juste demandé à la voisine de jeter un oeil sur moi de temps en temps, chose qu'elle n'a pas faite.

Ils m'ont laissée. Seule, abandonnée.

Je me suis réfugiée dans la chambre d'Alain. Je sentais le malaise. Je me suis couchée dans son lit, cachée sous le drap, le visage plaqué contre son oreiller, dans son odeur douce comme un baiser.

Le temps a passé. J'ai guetté le moindre bruit, le moindre soupçon de vie. Le silence était fatal. Quelques jours auparavant, un hibou campais sur la fenêtre mais ses huhulements n'effrayaient pas mon frère. Les vieux disent que c'est un mauvais signe, l'annonce d'un décès.

Le hibou n'est plus là. Il est venu déranger les dernières nuits paisibles de notre famille.

Quand la porte d'entrée s'est ouverte vers 9Heures du matin, j'ai couru accueillir ma famille. Pas de bras ouverts pour me serrer. Des visages blêmes, figures de papier mâché. Ils avançaient comme des pantins désarticulés -pas de ficelles pour les guider- les yeux vides, noirs, scène muette d'un mauvais film. J'ai demandé à Cécile ce qu'il se passait. Sans me regarder, elle a prononcé les trois mots les plus durs que je n'ai jamais entendus :

- "Alain est mort."

Voilà, j'ai lâché tous ces mots comme on laisse tomber un sac trop lourd. Daniel, je te donne mon fardeau afin que tu m'aides à le porter. Je n'en peux plus.

J'ôte mes sandales et je m'allonge sur le canapé.

Mon chanteur est là, devant moi, le visage fermé. Silencieux.

Il me tend une Malboro. Je lui dis que je préfèrerais de l'amsterdamer. Il nous en roule une à chacun. Le goût suave me remplit la bouche et les narines d'un parfum caramélisé, comme un bonbon... Un petit shoot pour une mort lente à brûler mes poumons de papier.

Qu'elle importance ?

Pourquoi mon père me frappe-t-il ? La question tombe comme un couperet.

Cette voix qui me pose la question, je ne l'ai jamais entendue auparavant : grave, dure, lourde d'un vécu que j'ignore mais que je devine difficile.

Alors j'explique.

A la mort d'Alain, mon père a complètement changé. Il est devenu cet autre, inconnu, fou de haine et de tristesse.

Comme j'étais en demande d'amour et qu'il n'en avait plus à me donner, il m'a reproché de n'être qu'une fille, de ne pas avoir pleuré à l'enterrement, d'avoir continué de vivre normalement. j'ai su de sa bouche que j'étais un accident : non désirée, une erreur de calcul. Ma mère avait tout fait pour me perdre, me tuer dans son ventre, mais je m'étais désespérément accrochée. Sans la présence de mon frère, mon père me détestait. J'étais devenue le souffre douleur et mon insouciance l'exaspérait.

Les premiers coups sont tombés le premier novembre 1975 après avoir fleuri la tombe d'Alain d'horribles chrysanthèmes. J'avais osé à quoi cela servait de mettre des fleurs devant un trou. J'ai compris, j'ai pleuré, j'ai haï.

Depuis il ne s'est plus jamais arrêté de frapper.

Le pire ce n'est pas les coups que l'on reçoit mais la lâcheté des personnes qui y assistent en silence et sans bouger.

Tant que mon frère et Cécile étaient là, il me tolérait à travers eux, puisque j'étais leur petite soeur adorée.

Ma soeur a quitté la maison en juillet de la même année après une longue dépression. Elle ne supportait plus l'ambiance malsaine. Elle est devenue hippie.

Dans notre famille qui était catholique, Dieu est devenu "persona non grata" et comme mon frère adorait la chanson de Johnny Hallyday "Jésus Christ est un hippie", il était logique que sa soeur jumelle suive cette voie-là.

Je termine mon histoire avec cette phrase qui trotte dans ma tête :

- "Je ne suis ni une enfant battue, ni cosette, je ne suis rien. Je n'existe pas. Plus tard j'irai en enfer, pour l'instant je suis au purgatoire."

- "Ne dis pas ça Christelle, tu as encore de longues années devant toi qui seront bien meilleures."

- "Daniel, tu es mon petit coin de paradis. Tu es le sosie du chanteur Christophe et mon frère l'adorait et faisait tout pour lui ressembler aussi. Tu as de l'or dans la voix, du bleu dans les yeux et du soleil sur tes lèvres. J'ai besoin de toi... Faut que tu m'aides à vivre sinon, je ne m'en sortirai pas."

Je me sens vide et nue. Je lui ai même avoué mon âge sans m'en rendre compte.

Je me suis mise en danger mais ce n'est pas grave. Je suis déjà en train d'être happée par les sables mouvants de ma funeste existence.

Rien n'est grave.

Silence pesant et chargé de mots.

Je suis libérée et apaisée.

Mon coeur ne pèse plus que quelques grammes.... à peine si je le sens battre. Un coeur aussi léger qu'une plume d'ange. Pourtant, j'ai tant d'amour à l'intérieur !

Daniel nous sert à boire et met un disque sur la platine. Je reconnais l'intro à la seconde : Queen "bohémian Rapsody". Je murmure :

- "J'adore cette chanson, j'y pensais il y a une heure"

Il me dit avoir obtenu la bande son pour y travailler dessus.

Je me suis assise pour siroter ma Kronembourg. je ferme les yeux et murmure les paroles que je connais par coeur. Il s'installe en tailleurs près de moi et fredonne la mélodie. J'imagine les paroles de Freddy Mercury sur la musique de Christophe et inversement, les magnifiques textes du chanteur français sur les sonorités du rock alternatif de Queen. Je pense que cela serait beau, deux belles sensibilités et l'amour des sons....

Une affinité nous lie. Plus qu'une complicité, une profonde compréhension. Nous sommes connectés émotionnellement et musicalement.

Je pose ma tête sur son épaule. Il ne me repousse pas.

Un ange passe. Peut-être mon frère....

Les yeux fermés, je rêve d'une nuit sur cette épaule.

Je veux rester un maximum de temps avec Daniel.

Il m'emmène à la répétition. Tout le monde est heureux de me revoir mais ils sentent bien qu'il y a un malaise. La petite boute en train d'hier a perdu sa joie de vivre. Mais ils respectent. Pas de questions indiscrètes. Ils se mettent au boulot, me laissant devant un plat de sandwiches et du café glacé.

Pas faim mais j'aime le café qui me booste toujours.

A mon âge on boit du lait, du chocolat. Pas moi. J'ai été élevée au régime adulte très rapidement. Depuis combien de temps n'ai-je pas bu un verre de lait ? Si j'en ai bu... Je ne m'en souviens plus. Depuis tant d'années les plus beaux souvenirs s'effacent tandis que les pires s'ancrent à ma vie telle des sangsues, s'aggripent et me pompent tout mon sang comme des tiques sur un animal.

Ne suis-je qu'un animal blessé ?

Après quelques chansons populaires c'est l'instant tant attendu : Christophe et sa musique électrisante, ces paroles comme des flèches en plein coeur, la voix qui parfois se traîne, nostalgique.

C'est mon moment. Hier, complètement vapée, j'ai laissé aller toute l'énergie de mon adolescence à faire la fofolle.

Aujourd'hui, je suis vieille de mes treize ans et une détresse terrible me saisit. Mon désarroi commence sur "emporte-moi" et empire durant "les paradis perdus". Les chansons défilent et tous ces visages fixés sur moi ; comme si mille messages m'étaient adressés : "Daisy", "Petite fille du soleil", "Rock monsieur", "Chiqué chiqué", "Menteur"... Tout me parle, je suis partout.

Il y a des mots bleus qui me bercent et me submergent, une dolce vita sur laquelle je penche, ivre de nostalgie comme du déjà vécu, alors que... ma vraie vie débute à peine là, rêvée, nocturne et musicale, dans les paillettes, la pantomime et le cinéma. je suis faite pour être une saltinbanque, pour épuiser mes muscles à la batterie, faire danser mes mains sur un piano, sous mes doigts pleurer la guitare électrique et raconter des histoires dans un micro.

Je suis faite pour être dans la lumière, pas pour rester dans l'ombre de moi-même.

Mais qui peut savoir cela ? Qui me connaît ? Surtout pas ma famille. Quant à mes copines je suis la fofolle, celle qui ose, qui avance, provoque et n'a peur de rien.

C'est vrai, je ne craint pas grand chose.

Daniel termine avec "Sénorita", privilégiant la guitare au clavier. Ses yeux dans les miens, le refrain est enlevé et rythmé. je sais que cette chanson est pour moi. J'entends bien Daniel, oui je vais me dépêcher de grandir et si tu ne vas plus au cinéma, je te ferai un beau film avec l'audace de ma jeunesse : un tramway nommé désir si tu le veux.

Nous rentrons vers deux heures du matin. Il a fallu faire la trame du concert de demain, entre tour de chant et animation musicale, tout caler.

J'aime déchirer la nuit à ses côtés dans sa voiture. Il roule vite. Nous ne risquons rien sur ces routes. Pas de coups fourrés des flics....la nuit, ils jouent à la belotte. C'est la liberté. J'aime l'odeur de la tôle qui chauffe, du caoutchouc et de l'essence.

J'aime le crissement des pneus, le petit grognement des vitesses qui craquent et le vent qui me décoiffe.

Quelques phares que l'on croise, fugaces, comme des feux follets.

J'aime les voitures. je n'ai jamais eu de poupées mais les jouets de mon frère. On a voulu faire de moi un être contre nature. Puisqu'il n'y avait pas de place pour une fille dans ce quatuor familial, autant faire comme si... je m'appelais Christian. Je souris à mon père : je l'ai bien eu ! il a un Christ avec des ailes!

Lulla Bell

 

 

 

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau