Le grand départ, micro nouvelle par Lulla Bell

Je le regarde dormir, tordu dans sa douleur, son teint de marbre troublant la pénombre de sa chambre. Une main est cramponnée à la barrière du lit et l’autre fermement crispée sur le rebord du matelas : la peur de sombrer ? De tomber dans le vide... on peut tomber « à mort » comme on tombe en amour, j’ai compris cela depuis longtemps moi aussi.
Il n’est plus que l’ombre de lui-même, la carcasse humaine tordue, le squelette de l’homme qu’il a été s’estropie sous le poids de la tumeur qui le ronge. Il était mon père, je ne le reconnais plus. Ce qui me ramène à lui c’est juste ce regard effaré et en même temps interrogatif. Ses yeux me posent les questions essentielles : Pourquoi j’en suis arrivé là et est-ce que je vais mourir bientôt ? Quelle réponse est bonne à donner ???
J’en ai marre des sous-entendus, des mensonges et des faux espoirs. Je voudrais lui répondre que c’est une question de temps, mais que cela peut être long, qu’on n’en sait rien mais qu’on peut l’aider à partir plus vite s’il le désire. Mais je suis seule face à ce regard et il me faut produire un effort inconsidéré pour ne pas détourner mes yeux, parce que je suis pour l’honnêteté, même si elle fait mal. J’ai tant souffert des non-dits ! Dans un sursaut de courage je lui demande « Et toi, papa, tu veux quoi dans cette vie ? Tu as envie de la vivre encore ? » Et mon cœur qui bat la chamade d’avoir osé poser la question qui tue, celle que nul n’ose prononcer car taboue... je le regarde droit dans les yeux : nos 4 miradors sont embués. Et mince, je n’aurais pas du !!! Contre toute attente il me répond avec un demi sourire que cette vie ne lui plait plus et détourne son regard parce qu’un père ne doit pas pleurer devant sa fille, parce que ça pleure pas un homme.
Et moi j’ai le cœur qui me bascule dans les paupières, qui me les gonfle de ce liquide salé, seule preuve que nous descendons bien du poisson et non du singe. Je ravale tout cela comme je ravalais ma rancœur jadis, à l’époque où lui et moi ne nous pardonnions rien. Je lui dis posément qu’alors il faut tout faire pour l’aider et qu’il n’ait pas mal, mais il ne répond déjà plus... il erre dans les limbes de son inconscient où il se perd un peu plus chaque jour qui passe, où la réalité laisse la place à des cauchemars qui le dévorent. Je me sens seule et impuissante. Je ne dirai rien à ma mère de cette conversation. J’en parlerai à ma sœur sans lui expliquer les détails de mes émotions parce que ce sont les miennes et elles resteront éternellement personnelles et intimes.
J’embrasse mon père en lui répétant que je l’aime, que je l’aime, que je l’aime et qu’il ne doit se souvenir que de cela et je quitte la chambre comme une voleuse, sauf que j’ai les mains vide et le cœur dans le ventre qui me tord les boyaux tant il se débat contre l’envie de hurler, de pleurer de tout ce vide douloureux qui le remplit.
Je dis au revoir à ma mère, la laissant dans sa terreur : vivre auprès d’un mourant avec l’angoisse de se retrouver seule et incapable de vivre et de s’assumer. Je me sens lâche sur ce coup alors je lui lance avec insistance qu’elle m’appelle au moindre souci, à la moindre angoisse tout en sachant qu’elle va intérioriser tout cela et le sortir en furie un jour, d’une façon spectaculaire, comme sa maladie l’exige. Parce que maman n’est plus maman depuis longtemps, les neurones bouffées par un Méningiome tueur qui a failli l’emporter 3 semaines avant mon mariage il y a 16 ans ; parce que maman marche à côté de sa vie depuis une éternité déjà.
Je franchis la porte de la maison ; dans la cour je ferme les yeux et des fulgurances de souvenirs d’enfance me transpercent, flèches empoisonnées qui poignardent ce qu’il me reste de beau d’hier pour le réduire en poussière.
L’enfant est morte. Je croyais qu’elle l’était depuis longtemps, mais elle est morte ce soir d’été en tournant le dos à la maison qui l’a vu grandir, souffrir, sourire, et fuir. 
Elle est morte ce soir dans la lueur orangée d’un coucher de soleil d’un petit village du sud aux deux clochers.
Seule reste l’âme d’une innocence qui n’est plus.
Capitaine Ô mon Capitaine ! Remplis ma tête de poésies que je puisse encore le dire avec des mots qui chantent et qui parlent en douceur, en filigrane comme la femme que je suis.

Lulla Bell

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Commentaires (1)

Forget Christian
  • 1. Forget Christian | 23/10/2016
C'est encore moi, Lulla.
Ton texte est magnifique et combien prenant ! Je crois que je vais tous les lire...
Tu nous remplis le coeur de bonheur, de tristesse, de poésie et de tout ce qui
fait la vie humaine et c'est superbement écrit en plus ! J'aime vraiment beaucoup.
Biz encore et j'appelle de mes voeux un rapide retour pour te lire encore et t'aimer.

Christian

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