HORS L'AMOUR (Extrait)

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Pastel gras sur toile Lulla Bell

J'ai oublié les visages, les noms des êtres sans importances, ces mal baisés de passage. Je serais incapable de reconnaître qui que ce soit si je le croisait dans la rue. Et après tout, cela servirait à quoi et à qui de se reconnaître. L'autre baisserait les yeux. Moi je garderais la tête haute. Je n'ai fait que l'amour, jouer avec mon corps et celui de l'autre complice.

Dame nature a été très généreuse avec l'être humain que je suis.

Me voiler la face, jamais ! Ni remords ni regrets.

Renier ce que je suis, je ne le peux pas, ce serait un parjure.
Je jure que j'aime le sexe, le cul. J'aimais et j'aime toujours, je jure.

J'étais ta monture et tu me chevauchais, toi mon guerrier. Tes coups de cravache me rendaient plus fidèle encore. Vois comme les bêtes sont bêtes : tu cravachais mon corps, mes flans, harnachée je te rabrouais parfois ; tu tirais un bon coup sur le mors, tu ordonnais et j'obéissais.

Chevauche-moi encore. Toi mon cavalier, garde-moi encore, même atta­chée.

Cravache ce corps qui n'a pas oublié comment on se tord, comment on tend sa croupe sous le coup d'étrier, comment on serre les dents sur la boule qui nous garde bouche bée grâce aux lanières de cuir qui nous scient les mâchoires. On y mort dedans pour oublier la douleur des liens qui nous serrent les poignets, ou peut-être sont-ce des menottes qui enserrent plus on tire dessus ?

Marque ce corps de tes coups, qu'il en reste quelque chose, qu'il se sou­vienne qui est le maître ! Prends-moi et fais moi mal, que j'ai envie de gueuler, d'hurler, de t'insul­ter. Que je te maudisses pour cette saloperie de boule qui me coupe la parole. Prends-moi sans précaution, sans préambule, sans ces préliminaires que tant de femmes affectionnent -moi aussi d'ailleurs-. Fais ton nettoyage à sec si là est ton désir, ton envie, ton plaisir. Le mien viendra bien quand j'aurai accepté ta domination. A force de jouer, de jau­ger ta force et de me blesser dans la lutte, je me laisserai aller, je baisse­rai les armes, je me donnerai. Je te donnerai tout, tout ce que j'ai. Et ce que je n'ai pas, qui sait, peut-être serais-je capable de te l'inventer rien que pour toi. Pour toi, même juste putain, je le resterais bien. Tu m'as enfermée dans ton silence. Prise au piège de ta dépendance. Saisie dans tes filets. C'est ton absence qui m'enchaîne à présent, qui m'entraîne dans le vide.

Avec toi j'étais belle, j'avais de l'appétit. J'étais avide. A présent, je roule à vide. Tout cet amour physique reste irrésolu, sans issu.

J'aurais pu être moins gourmande et exiger moins de ton corps et de ton sexe. Mais dans ma vie, jamais rien ne s'est déroulé dans la demi-me­sure.

La maladie a tout gâché. Au même moment ou la perspective de ma mort imminente s'est posé sur moi, une belle amazone a croisé ton chemin et bouleversé mon destin. J'étais plus chauve que la cantatrice et l'autre, la cavalière, cheveux au vent, a coupé ma route et pris ma place sur ce parcours qui devait bien continuer pour toi tandis qu'il devenait, pour moi, celui du combattant. Tu n'étais pour rien dans ma triste et douloureuse destinée de cancéreuse. Il fallait bien que quelqu'un se charge de t'aider à continuer ton chemin pour te mener au bonheur. La belle était là au bon moment. Elle a profité de ma faiblesse pour te séduire et devenir ta fleur de lys.

Après, bâclé ton travail d'amour-amant durant nos rares rapprochements physiques. Tu m'effeuillais comme une vieille marguerite : « je t'aime un peu, beaucoup... » en finissant sur « pas du tout » et, sans dire un mot, tu trouvais parfois le courage de m'en mettre quelques coups, en levrette pour m'éviter de voir ta moue. De dégoût ? On s'encourageait mutuellement : toi une caresse sur mes seins amaigris, moi cramponnée à tes reins à réclamer la secousse qui se faisait monotone.

Lulla Bell HORS L'AMOUR (extrait).

 

 

 

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Commentaires (1)

lyselotte
Scotchée par la violence et la désespérance de ce cri du corps. Je n'aime pas les jeux auxquels tu fais référence mais trouve, dans ton texte, les raisons qui peuvent pousser un être à les accepter, à les aimer, à les réclamer. Poignant et magnifique.

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