Inéluctable, Nouvelle par Lulla Bell

Inéluctable

Inéluctable

 

Vingt ans et enfin un travail dans lequel on lui donnait la chance de s’exprimer et d’évoluer avec le temps. Elle devait d’abord gagner ses lettres de noblesse en étant polyvente et présente 10 heures par jour à jongler entre les stocks, la comptabilité, le secrétariat, les caisses et, en cas de nécessité, gérer les gondoles. Julia était sur le pont dès 7 heures du matin pour vérifier les arrivages de marchandises sur le quai de l’entrepôt. Puis elle faisait les stocks et sortait le chiffre d’affaire de la veille. Jusqu’à 8 heures 45 du matin, elle bossait avec les mecs, les gars.

Elle aimait leur compagnie. Ils avaient tous entre 19 et 27 ans et, comme elle était loin d’être moche et de plus toujours d’humeur très gaie, la présence d’une fille leur donnait du baume au cœur. A la pose café, elle faisait l’objet de toute leur attention et déjà, oui déjà, son regard vert s’attardait sur le ténébreux Robert, beau comme un italien et si sûr de son charme qu’il en paraissait insolent.

Ensuite arrivait le reste du personnel : la secrétaire qu’elle secondait, les caissières et les responsables de rayons. Chacun s’affairait à son poste et Julia devait aussi mettre un « coup de collier » afin que tout soit prêt à l’ouverture du magasin : un hyper marché très fréquenté.

Les journées étaient dures, souvent éreintantes mais rien n’altérait l’optimisme de cette équipe jeune et généreuse. Le soir, ils grignotaient sur le pouce et finissaient dans une boite de nuit privée invités par David, leur employeur. C’était champagne, alcool, cigarette et fiesta jusqu’à 4 heures du matin. Julia, toujours chez ses parents, passaient ses nuits à squatter chez l’une ou l’autre, trop épuisée pour prendre la voiture et rentrer. Couchée à 5 heures du mat, levée à 6, sur les quais à 7 heures elle ne perdait rien de son dynamisme ni de son allégresse. En fait, ce qui la maintenait en constante ébullition n’était autre que sa passion, qui se faisait dévorante, pour Robert. Il la draguait désormais ouvertement, à coups de regards aguicheurs et insistants, de sourires engageants, promesses d’un futur rendez-vous en tête à tête. Les collègues, loin d’êtres aveugles à ce petit manège, avaient mis Julia en garde :

- Robert est marié et même si ça va mal dans son couple, il ne quittera pas sa femme, répétait Cathy avec son air de « Madame je sais tout »

- Tu sais que David  ne veut pas d’histoire de cul dans l’entreprise ! avertissait Jacqueline avec toujours son index menaçant.

Mais Julia s’en fichait, elles étaient jalouses !

Un soir, alors qu’elle rangeait péniblement les caddies sur le parking, Robert était venu lui prêter main forte et lui avait offert sont premier baiser, coincés entre une poubelle et une estafette.

La vie de Julia prit un nouveau tournant. Elle n’allait plus au boulot pour le plaisir mais par amour. Elle s’attardait un peu trop à regarder son chéri, à essayer de croiser régulièrement son chemin, à prendre sa pause café en même temps que lui. Des baisers s’enchaînaient dans des endroits les plus hasardeux : Dans la chambre froide (baisers givrés), dans les lavabos (baisers sordides), jusqu’au jour où, dans un moment d’égarement, il lui fit l’amour à la sauvette, un soir, à l’arrière de sa voiture. Julia, folle d’amour, avait répondu « oui » à toutes les questions de Robert. C’étaient quoi d’ailleurs ces questions ?

- Tu veux que je te baises ?

- Oui j’ai envie…

- T’as eu beaucoup de mecs ?

- Oui, non mais on s’en fout…

- Tu iras rien raconter à personne, tu seras discrète hein ?

- Bien sûr que oui ». Cet interrogatoire l’irritait alors qu’il la tripotait avec empressement, qu’il la déshabillait et qu’elle se sentait fondre comme un glaçon sous des sensations si nouvelles pour elle. Elle répondit mécaniquement à tout le reste : oui je prends la pilule, oui ceci, oui cela, oui….

Dans l’impatience, il ne s’était pas aperçu qu’elle avait gémi de douleur ni qu’une petite tâche de sang maculait désormais la banquette. Julia en fut soulagée. Oui, elle avait pris son pied, oui il avait assuré, oui elle resterait discrète, oui à tout ce qu’il voulait pourvu qu’il l’aime, qu’il la garde. C’était son premier amour et elle en était dingue !

Les jours qui suivirent, Robert fit tout pour l’éviter, s’arrangea pour ne jamais se trouver seul avec elle. Au début elle cru que c’était par discrétion. Un matin, elle vit Marianne, une de ses collègues, en train de rire avec lui ; plus tard elle les surprit en train de se tenir par la main. Les regards et les sourires qui, jadis, lui étaient destinés, Robert les adressait désormais à cette gamine d’à peine 17 ans et des poussières.

C’est Cathy qui lui apprit la nouvelle avec une pointe de cruauté dans la voix :

- Marianne et Robert sont ensemble depuis 6 mois et elle est enceinte de lui. C’est pas la peine que tu t’accroches, ils vont vivre ensemble dès qu’elle sera majeure, dans quelques mois » son pincement aux lèvres était comme un sourire narquois tandis que le visage de Julia se décomposait.

Mais Julia réussit à coincer Robert lors d’un repas organisé par le patron un dimanche midi.

- Pourquoi tu ne m’as pas dit que tu étais avec Marianne ? sa voix tremblait de colère.

- Ça me regarde !

- Tu m’as prise pour une idiote, ça t’a pas gêné de me faire l’amour, de me faire marcher ? elle exultait

- Non mais tu t’es pas vue à m’aguicher, m’exciter, à me suivre partout. T’as eu ce que tu voulais non ? T’avais envie que je te baise, je t’ai baisée… tu vas pas me faire chier, on a juste tiré un coup ! » Sa voix était cassante, son regard hautain.

- Mais je t’aime moi, tu n’es pas une aventure, je croyais que tu avais des sentiments pour moi ! »  Elle pleurait presque

- Je ne t’aime pas Julia, j’ai passé un bon moment avec toi mais je vais faire ma vie avec Marianne et n’imagine même pas me faire du chantage car elle est au courant pour nous deux. On s’était fâché pour une connerie. Lâche-moi maintenant, y a des tas de mecs qui ne demandent qu’à coucher avec toi. Oublie-moi ok ! » et sur ce, il lui tourna les talons et quitta le repas sans un au revoir.

La descente aux enfers commença pour Julia. Elle ne supportait plus de retrouver Robert au travail tous les jours, de le voir s’afficher avec Marianne heureux et comblé. Non seulement il l’ignorait totalement mais ses collègues ne la considérait plus. On l’avait mise au pilori, de plus en plus étrangère à la vie de l’entreprise. Julia arrivait au travail les traits tirés, pâle et épuisée par des nuits d’insomnie à essayer d’oublier cette passion qui la rongeait. Elle se déplaçait d’un poste à l’autre, comme ivre. Elle avait juste le mal d’amour. Sa fatigue physique inquiétait sa famille qui ne savait rien sur sa vie et son père insistait afin qu’elle consulte un médecin. Mais elle savait très bien que la médecine ne pouvais pas l’aider.

Quelquefois, en descendant du bureau pour rejoindre les caisses, elle ressentait comme un fort pincement du côté du cœur ; la douleur l’immobilisait quelques secondes puis s’atténuait, paralysant un peu le bras gauche. Elle n’y portait pas plus attention que ça, hantée par ce fol attachement à un homme qui la défiait, pire, qui l’humiliait à chaque instant.

Un après midi de grande affluence, alors que tout le monde s’agitait avec entrain dans l’hyper marché, un cri étouffé et un bruit de chute attira les regards.

Le corps de Julia venait de dévaler les escalier depuis le bureau et gisait, ensanglanté sur le carrelage sale. On s’affaira autour d’elle, les secours arrivèrent au bout d’un quart d’heure. Julia ne respirait plus ; ses grands yeux verts semblaient contempler une scène d’horreur. On conclut à une crise cardiaque foudroyante ayant provoqué la chute. Elle n’avait pas souffert avait affirmé le docteur.

Ce jour là, Robert était de repos et visitait son futur nid douillet avec Marianne.

Le lendemain il apprendrait que le cœur de Julia avait lâché mais il ignorerait, comme tout le monde, qu’elle portait son enfant et que tous deux étaient morts d’amour.

 

Lulla Bell ©

 

 

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