Séniorita (Extrait de Roman)

SEÑORITA (extrait)

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Été 1978.

J'ai treize ans et demi. Je m'appelle Christelle.

Je suis assise dans une décapotable rouge à coté du mec le plus beau de la terre et on roule.

Le bolide engloutit la route.

J'ai gagné !

Mes amies avaient parié que je n'oserais pas aguicher Daniel du haut de mes un mètre soixante deux, avec ma bobine de gamine et un corps à peine formé.

J'ai mis la patate ! j'ai piqué des collants couleur chair et les bottes en cuir noir à talons de ma soeur. J'ai enfilé cela avec une mini jupe plissée rouge écossaise et un débardeur noir avec Rock imprimé en blanc. J'ai mis un shorty noir sous le collant, je ne suis qu'une gamine...

Cinq couches de rimmel noir, l'eye liner pour des yeux de biche qui me donne l'air plutôt Barbarella, sur mes lèvres un rouge coquelicot que j'ai aussi utilisé comme blush, système D oblige, tout à outrance !

J'ai retrouvé mes amies déguisée en Lolita.

Quand elle m'ont vue, elles en sont restées sur le cul, désolée : sur les fesses. Mes cheveux caramels, légèrement blondis par le soleil du sud flottaient, libres, sur mes épaules et mon dos. Des années à les laisser pousser pour arriver à ce résultat ! Je me trouvais belle, superbe, à croquer....si j'étais un mec, je tomberais amoureuse de moi.

Je me suis installée sur le bord de la route, la départementale, appuyée contre un petit muret, près de la fontaine, la clope au bec. Oui, je fume, comme tous les ados de mon âge, des fines cent vingt mentholées...légères mais j'assure à chaque taffes : je fais des ronds de fumée...

J'attends qu'il passe. Mes amies guettent, planquées derrière un bosquet. On a bien calculé ses horaires de passage. Quatorze heures, c'est son heure.

Le soleil cogne. Je chauffe dans mes collants et mes bottes, mais il faut ce qu'il faut. J'en jette !

J'entends le moteur du bolide, une Maserati rouge décapotable. Il conduit vite, comme toujours. Il se croit sur un circuit de course... deux voitures ont déjà du mal à se croiser ici ! Il porte une chemise rouge et ses cheveux longs et blonds sont balayés par le vent. Quel frimeur !

Mon coeur bat la chamade. Est-ce vraiment la chamade ou la trouille ?

Mes copines gloussent du fond de leur planque. Trouillardes !

Il passe devant moi sans freiner, sans un regard. Ma jupe s'est soulevé en même temps, zut ! Mes cheveux décoiffés collent à mes lèvres, pff...

"Loupé !" crient les filles.

J'ai pas bougé. Je réponds juste : "On va voir".

Patiente, j'attends.

Pas longtemps.

La voiture arrive en sens inverse. Il ralentit en passant devant moi, me détaille vite fait, puis file à toute allure.

Je crois qu'il me calcule, ça siffle derrière les arbres.

Je pense : "Quel jeu de con !" Mais je suis dans l'âge bête.

Quand le bolide revient dans mon sens, je flippe un peu.

A nouveau : ralentissement mais regard appuyé de sa part. J'essaie de rester le plus naturelle possible et esquisse un sourire avant de tirer sur ma énième cigarette.

Idiote, t'attaque le filtre !

Curiosité, peur, j'hésite entre rester ou m'enfuir.

Trop tard. Il a fait marche arrière.

Arrêt devant moi.

Dans cette accoutrement de femme, une gamine crève de trouille.

Ce chanteur blond dont je rêve depuis des semaines plante ses yeux bleus dans les miens. Gênée, je détourne le regard. Mais ma raison s'en est allée. Elle est là-bas, derrière le bosquet, accroupie dans l'herbe auprès de mes copines que je n'entends plus.

Il sourit. Dents blanches. Email diamant. Carnassières ! La moustache blonde accentue la pulpe de sa lèvre supérieure.

Il me demande ce que je fais là, sur une route, seule. Je réponds d'un air que je veux détaché "rien".

De l'intérieur, il ouvre la portière passager et me propose de faire un tour avec lui.

Grand moment de solitude. J'aimerais bien que mes amies viennent, là, maintenant, me rejoindre. J'ai envie de lui dire que je joue un jeu, que j'ai fait un pari, mais quelle honte ! Il ressent mon hésitation et rajoute qu'il ne mord pas. Je voudrais en être sûre.

Je vais pas me déballonner à cet instant précis que j'attends depuis si longtemps.

Alors, précieusement, je suis en mini jupe, je m'assieds sur le siège en cuir rouge et il m'envole avec lui.

Je souris. Je regarde la route et je dis merde à tout.

Je m'enfuis de cette vie de tabous, d'interdits, de gens trop bien pensants qui corrigent les bêtises de l'enfance à coup de martinet ou plus simplement de ceinturon.

Daniel, c'est son prénom, me demande si j'aime la vitesse.

Je ne sais pas. Je mens...

- "Tu veux voir ?" Et son sourire m'invite à aller plus loin avec lui....

Plus vite.

J'acquiesce de la tête.

Il roule jusqu'à la nationale. Et il trace. Le moteur gronde.

Je regarde ses mains, l'une sur le volant, l'autre sur le levier de vitesse : de belles mains longues, dorées par le soleil, une bague avec un aigle sur l'annulaire droit... Des mains de pianiste.

L'accélération me colle au dossier. La voiture engloutit le bitume, impitoyablement.

Nous longeons la mer. Elle est bleu électrique, comme les yeux de mon conducteur. Il est concentré sur la route mais ses traits, son visage sont détendus.

Vitesse hors limite.

Le vent nous gifle, mes cheveux s'affolent.

J'aime ça.

- "Alors ?" me demande-t-il, "tu as peur ?" Et je lui crie "Continue, encore plus vite !". Nous rions ensemble comme des gamins. La vitesse nous rends ivres...de liberté.

Nous doublons des voitures et je vois les gens, derrière les vitres, nous faire des signes comme quoi on est des fous. D'autres, vitres ouvertes, nous insultent.

Mais plus rien n'existe que nous.

Et là, il se met à entonner "Satisfaction" des Stones. C'est cool. Je chante avec lui. Ses mains frappent en rythme le volant de cuir rouge.

Nous arrivons rapidement à Narbonne. Il dévie sur une petite route de campagne.

- "Je t'emmène voir des copains". Je me crispe et mon estomac se noue. Et si c'était un traquenard ? J'ai lu des histoires de ce genre dans les journaux sur des filles qui se sont faites kidnapper.

Mon visage se ferme. Plus une parole.

Nous roulons à travers vignes. Pas âme qui vive.

Un mas sur la droite ; il s'engouffre dans le sentier et stoppe devant.

Je pourrais m'enfuir, partir en courant ?

Mais qu'est-ce que je fous ici ?

Il sort de la voiture et, voyant mon embarras, me lance "Et alors la miss, tu descends ? Je viens voir une table de mixage qui est à vendre. Tu verras, mes amis sont musiciens."

Je souffle ! Après tout, s'il avait voulu me faire du mal, ce serait déjà fait.

Je le suis. On rentre sans frapper.

Il appelle "Jean, Manu" et une voix lui répond : "En haut, monte".

Sur place, je découvre pour la première fois un vrai studio d'enregistrement. Piano, synthétiseurs, guitares électriques ou pas, batteries... Des micros sur pieds, des casques, des fils qui s'entrelacent et de la musique rock qui m'agresse un peu.

Daniel donne l'accolade à un jeune homme, bouille ronde, souriant, puis il se tourne vers moi :

- "Jean, je te présente..." Il stoppe net. Je ne lui ai pas dit mon nom.

- "Christelle", dis-je en tendant la main. Mais l'autre m'embrasse comme une amie de longue date.

Je suis plus détendue. Jean arrête la musique et nous propose des bières pour nous désaltérer ; il n'a que ça. Heureusement, la kronembourg est bien fraîche. je n'aime pas trop mais avec la chaleur, elle passe bien.

Ils se mettent à parler technique, musique, un langage qui ne m'est pas familier. Mes yeux curieux détaillent tout : C'est un foutoir organisé !

Jean va chercher des micros de la marque "shure". Il les branche sur la table de mixage. Daniel me fait signe de venir voir. il se met au micro et teste sa voix. Il parle. Je l'observe manipuler la table de mixage, régler le son. Sa voix sort de grosses baffles de chaque côté de la pièce. Il la module.

Puis, il se met à chanter, a capella, "emporte-moi" de Christophe. C'est presque une imitation. Le son envahit la pièce. Jean met de l'écho, de la réverbe.

Même sans musique, le résultat est déroutant.

J'écoute, enveloppée par cette voix musicale et plaintive, si particulière, singulière.

Je suis sur une chaloupe, je vais tomber à l'eau et me noyer, c'est sûr... Je suis envoûtée.

Quand il arrête de chanter, je suis encore bouche bée et le regard perdu...ailleurs.

Mon coeur prend l'eau.

Il me sort de ma torpeur :

- "Christelle !"

Je réagis lentement :

- "Heu... Oui ?"

- "Viens un peu au micro."

- "Moi ?"

- "Bein oui toi !" Il sourit... "Chante-nous quelque chose que je puisse travailler sur une autre voix que la mienne."

Je chante dans ma chambre, sous la douche mais pas devant les autres !

- "Non." murmurai-je, "Je sais pas... Je chante pas..."

- "Bien sûr que tu chantes ! Allez, n'ai pas peur, viens. Chante ce que tu veux, je ne vais pas te juger, c'est juste pour tester encore le mixage."

J'y vais à contre coeur. Il me tend un autre micro, s'assied derrière le matériel et attend.

Je me sens idiote. Je vais balancer quoi devant ces deux pros qui me scrutent ?

Je soupire.

- "Vas-y, n'ai pas peur." insiste Jean.

Je respire un coup et j'entame "Message personnel" de Françoise Hardy. Je la connais par coeur et je l'adore.

Je fixe un point sur le mur en face. Surtout ne voir personne !

Ma voix résonne. Je ne la reconnais pas. C'est une voix fragile, presque d'enfant, plutôt haut perchée. Au fur et à mesure elle est modulée dans le grave avec des variations qui la rendent différente.

Je chante à la façon "Hardy".

Pas un murmure, pas une remarque ne vient m'interrompre.

J'ai fini. J'ose enfin les regarder.

Quatre yeux brillants me détaillent ; je devine la surprise et l'interrogation.

Le rouge me monte aux joues. Je chauffe à l'intérieur. J'ai honte.

Quelle catastrophe j'ai du faire...pff...

Et j'entends un "super" de la part de Daniel. Manu rétorque "Pas mal du tout !".

Alors mon coeur s'emballe et je me sens devenir écarlate. Dans mes oreilles bourdonnent leurs compliments, j'ai une jolie voix, intéressante.

Est-ce réel ?

Daniel se lève et se met au synthétiseur. J'allais poser le micro et me réfugier sur le sofa, mais il me crie presque de rester. Il me demande si je connais une autre chanson. Il veut m'accompagner en musique.

Bien sûr, je suis un juke box à moi toute seule !

Une idée me vient. J'ai plusieurs idoles et Christophe en fait partie. Daniel est son sosie et ces chansons font partie de son répertoire. Il chante comme lui, même s'il reprend d'autres chanteurs. Je l'ai vu lors d'un bal où il se produisait avec son groupe dans mon village. C'est là que je suis tombée raide dingue de lui ! Et depuis je l'épie ; toute la journée je le traque, je le calcule. Il habite mon village.

Lorsqu'il m'a proposée de monter dans sa voiture, j'ai compris à son regard qu'il avait bien remarqué mon manège dans lequel j'entraînais mes amies aussi très fascinées mais beaucoup moins hardies que moi.

Je vis au coup de coeur.

Depuis petite, j'ai toujours suivi mon instinct, mes passions.

Si je me suis quelquefois cassé la figure, je me suis toujours relevée.

Mon rêve est de devenir artiste, peu importe l'art. Je suis prête à tout.

Tout quitter.

Même à 13 ans et demi on peut avoir un besoin viscéral de vivre ses rêves.

Et là, j'y suis en plein, dans mon rêve. Je le réalise juste maintenant. J'y étais, mais absente. Dans l'invraisemblable, la peur m'amène parfois à me cramponner à la réalité, garder une issue de secours au cas où tout ne serait que mirage.

Je suis éveillée ! L'envie, la flamme me montent aux yeux ; une brûlure, une vague.

Pas pleurer, ce serait nul.

Repousser ce tsunami par un sursaut d'orgueil.

Avec aplomb, je rapproche le micro de ma bouche et, la gorge un peu serrée, je bafouille "Je vais chanter petite fille du soleil".

Daniel approuve avec un sourire entendu.

Je devine son émoi lorsque les premières notes du synthétiseur envahissent le studio. Je suis aussi bouleversée par cette musique, sa profondeur, son amplitude. C'est Jean qui mixe la voix.

Je doute puis je me lance.

A corps perdu, l'émotion dans la voix, un peu d'ivresse, les mots s'envolent, méconnaissable musicalité. C'est mon corps entier qui chante.

Mon ventre se noue sur le refrain.

J'interprète à ma façon. J'ai pas la voix de Christophe, ni celle d'une diva.

Je suis l'autre, l'étrange personnalité que je cache, émue, émouvante, chavirée.

Le coeur à vif, écorchée par une enfance difficile, par une vie invivable. Tout passe dans mes mots : je suis la chanson. Je suis cette petite fille qui a aimé et que l'amour va quitter. Et je ne veux pas qu'il parte, cet amour-là.

Daniel, je t'aime, depuis le premier instant où je t'ai vu. Je m'endors avec toi sur les disques de Christophe. Je pleure souvent. Ses chansons me cognent à l'âme, me vibre en dedans, me chavirent -ondes sensuelles et cruelles à la fois-, mais ce n'est que du son. Pas de caresses pour la douceur.

La réalité me gifle souvent pour ressusciter cette gamine dans une vie trop moche.

Ou est-ce ma mère qui me gifle ?

Mes parents jouent leur rôle d'éducateurs avec sévérité et application.

Je ne dois pas dévier de leur trajectoire, de la route qu'ils m'ont tracée.

Un jour je serai femme et mère ; Je dois apprendre ce rôle-là : ménage, repassage, cuisine et tout le reste.

Est-ce ainsi que les femmes vivent ?

Alors je ne veux pas grandir !

Je dois m'enfuir loin, là où il est possible de vivre ses rêves, là où je pourrai être libre.

J'ai arrêté de chanter. J'ai lâché les dernières paroles comme une plainte.

J'ai mal.

Plus de musique. Plus de mots.

Un silence lourd, sourd, enveloppant.

J'aime le silence, mais pas là.

Je suis plantée avec ma douleur devant deux musiciens et chanteurs, déchirée entre partir ou rester.

Mes jambes sont lourdes et tremblent un peu. Je reste.

Je remarque juste les yeux bleus mouillés de Daniel et son visage fermé.

Je me fous de savoir si j'ai foiré la chanson !

J'entends des mains qui claquent derrière moi. Je me retourne.

Ce bruit me terrifie. Le son des coups sur mon corps.

Je vois un inconnu qui applaudit. Le dos tourné à la porte d'entrée, je ne l'ai pas vu arriver. Depuis quand est-il là ? Est-ce moi qu'il applaudit ou la musique ?

Une caresse dans mes cheveux. Je sursaute.

Le regard bienveillant, la main douce, Daniel me dit tendrement :

- "Très émouvant Christelle, je suis touché."

Je le sens ébranlé. Je tremble encore un peu.

Je ferme les yeux. Je me laisse bercer par ce délicat frisson qui me parcours le corps entier, comme un câlin que je n'ai jamais eu, un attendrissement. Délicatesse infinie...

Si c'est un rêve, laissez-moi dormir longtemps.

Après s'être mis d'accord avec Jean sur le prix de la table de mixage et de deux micros, nous quittons le mas. Il est entendu que Manu livrera tout le matériel ce soir au local de répétition.

Daniel me propose de l'accompagner sur les lieux ainsi je pourrait y assister une et rencontrer le reste de son groupe. Ils sont 5 en tout. J'accepte toute heureuse.

Le retour se fait à vitesse plus modérée. Eviter les flics !

J'hume l'air de la mer, l'odeur si particulière de l'été, des arbres fruitiers qui s'épanchent au soleil, le baume des fleurs et la senteur singulière du raisin qui mûrit vaillamment pour une première cueillette en août du muscat petit grain. Quand cogne le soleil chaque couleur est nuancée de doré. Les cigales se frottent les ailes aux heures les plus chaudes et donnent ainsi leur concert interminable mais apaisant. A la tombée du jour, j'aime voir les couleurs éclatantes des belles de nuit habiller le paysage de multiples nuances. Parfois, l'air nous taquine les narines du fumet des grillades de viandes ou de poissons. Une invitation à la fête, conviviale au son de la sardane. Après le repas, mains dans la mains, autour du feu, on danse cette ronde si particulière à la catalogne et les plus casse-cous sautent au-dessus des braises encore ardentes.

J'aime ma région à toute saison. J'aime mon Sud.

Au bout de quarante minutes, nous arrivons près d'une bâtisse qui paraît abandonnée, au nord de Perpignan.

Nous y sommes. De l'extérieur cela ne ressemble pas à grand chose : les murs sont tagués. La porte n'est pas verrouillée, c'est donc habité.

Nous pénétrons dans un couloir. Sur la droite, une cuisine avec le strict minimum pour vivre. La fenêtre est grande ouverte sur un petit jardin non entretenu mais ombragé par un amandier et un acacia.

Une voix venue du fond du couloir demande qui est là. Daniel répond par son prénom et rajoute "avec une amie". Un jeune homme, grand, cheveux châtains et longs vient nous accueillir. C'est Yann. La maison était à ses parents et il en a hérité. Mais il n'a jamais rien voulu y changer excepté créer, à la place de l'atelier de menuiserie de son père, une salle de répétition. Il vit ici depuis 6 ans avec sa petite amie Martine. Il a rencontré Daniel lorsque ce dernier cherchait des musiciens. Yann sait presque tout faire : jouer du piano, de la guitare, de la basse, du synthé... il sait aussi mixer et gérer l'éclairage. Il n'y a que la batterie qu'il ne touche pas et il est incapable de chanter juste, ce qui est un comble pour un gars comme lui. Il doit avoir la trentaine. Il est avenant et tout en simplicité. Nous allons dans la salle de répétition au fond du couloir. La porte est épaisse et tous les murs sont recouverts de polystyrène en plus d'une couche de plaques alvéolées -en fait ce sont des supports pour les oeufs- afin de tout insonoriser. D'un côté de mur il y a des tentures de tissus rouge/orangé, un canapé, deux fauteuils, une table basse et même un bureau en bois. Deux tables de mixage et plusieurs platines de disques trônent là. La pièce est immense et accueille largement un piano demi-queue noir, un synthétiseur, deux guitares électriques, une basse, une batterie, des micros sur pieds, 4 baffles imposantes ; Sur les côtés, des rampes de spots, des boules à facettes et deux poursuites. Tout le sol est recouvert de tapis multicolores ce qui donne à ce lieu un coté très kitch et chaleureux à la fois.

Que de l'alcool à boire.

Affalée sur le sofa, je laisse Daniel et Yann discuter travail. Ils sont installés au bureau et planifient les répétitions, revoient le calendrier des concerts déjà bien rempli pour l'été et programment la liste des chansons qu'ils vont interpréter vendredi à Canet et samedi à Thuir. Ce sera chansons pendant les deux premières heures puis bal jusqu'au petit matin où ils ont pour travail d'assurer l'animation en DJ et ambiance. Je comprends l'utilité des platines disques. J'entends d'autres dates de show comme le 14 juillet à Argelès sur mer avant et après le feu d'artifice. En fait ils se produisent tous les vendredis et samedis à des endroits différents. Daniel voudrait trouver encore quelques contrats durant la semaine et veut pour cela démarcher les campings. Il voudrait aussi inclure prochainement quelques-unes de ses créations. J'ignorais qu'il écrivait et composait. Je ne l'ai jamais entendu dans son propre registre. Il a déjà trois chansons prêtes, il suffira juste de travailler les arrangements. Il aimerait aussi en faire des maquettes au studio de Jean en vu d'un premier 45 tours et, plus tard, d'un album. Yann reconnaît que c'est un gros travail mais est d'accord. Il faudra tout de même se concerter avec le reste du groupe car les décisions se prennent en accord avec tous, bien que Daniel soit le leader.

Son groupe s'appelle "Babylone". Je me souviens du soir où je l'ai vu en concert. Ils sont six sur scène plus la personne qui s'occupe du mixage et de l'éclairage mais qui est resté dans l'ombre. J'ai immédiatement reconnu Yann qui est d'habitude soit au piano soit au synthé. Je garde juste en mémoire quelques caractéristiques des autres membres. Le guitariste est brun, les cheveux mi-longs et ondulés, un peu déjanté. Jean cuir moulant et veste sans manche de la même matière, il exhibe son torse viril pour le grand plaisir des filles. Il chante aussi, une belle voix avec beaucoup de capacité ; son registre est plus rock. Le bassiste est blond avec une queue de cheval . Lui, adopte la "jean attitude" pantalon et veste. Le batteur est imposant, un lien de cuir comme un bandeau tient ses cheveux raides et châtains en place. Il a des poignets de force et joue toujours en débardeur noir avec un aigle blanc imprimé dessus. Une croix est gravée sur son biceps gauche.

Il y a deux chanteuses/choristes : l'une blonde décolorée fringuée de cuir noir et l'autre, métissée porte ses cheveux tressés à la rasta et de longues robes chamarrées.

Daniel est toujours brillant sur scène. Il capte la lumière. Il a des chemises de satin rouges, noires ou bleues, parfois en jean moulant pattes d'éph, ou argenté et une veste blanche ou noire avec une pochette assortie à sa chemise. A l'occasion un foulard de soie traîne négligemment sur sa chemise ouverte. Il se change au moins deux fois durant ces soirées. Il a un look d'enfer !

Après une bonne heure de discussion, Yann demande enfin d'où je viens. Daniel répond du tac au tac qu'il m'a trouvée sur la route. Cela me fait sourire. J'explique que je vis dans le même village que Daniel et que je faisais du stop pour me rendre en ville.

- "Non, non, elle me cherchait." affirme ce dernier légèrement moqueur. Puis il rattrape le coup en disant qu'il me connaissait déjà, que je suis sympa et qu'il voulait me faire découvrir son univers et ses amis.

la question que je redoutais le plus sort, cinglante, de la bouche de Yann :

- "Tu as quel âge Christelle ?" Je me raidis. Surtout mentir. Je réfléchis. Le silence devient gênant et je voudrais éviter de semer le trouble dans leur esprit : "heu ! Je comptais sur mes doigts," dis-je avec un sourire détaché, "J'ai 16 ans et demi, je suis née en 61 !" Le beau mensonge...

- "Le bel âge ! " Rétorque Yann, " Ils sont loin nos 16 ans hein Dany ?"

- "Assez oui." lâche ce dernier d'un air que je devine nostalgique.

On parle de mes goûts musicaux. Je réponds Christophe, Johnny Hallyday, Sardou, Julien clerc, Queen, mais aussi variété étrangère, Joan Baez, Greamme Allright, Léonard Cohen... Impossible de tout citer. J'ai des goûts éclectiques. J'ai subi l'influence de ma soeur et mon frère. Ma soeur est plus âgée que moi.

Mon frère n'a plus d'âge, il n'est plus de ce monde. Il m'a quittée il y a trois ans et demi en arrière et ma soeur m'a abandonnée à mes parents six mois plus tard.

Une longue et douloureuse histoire dont je ne parle pas. Ce n'est ni le moment ni le sujet. Moi, je suis ici et je vis mon rêve.

Où en suis-je de mes études ? Je passe mon BAC littéraire l'année prochaine, j'ai un an d'avance, ensuite je veux rentrer au conservatoire : chanter et faire du théâtre.

Daniel siffle : "Quel programme !" Je devine un petit sourire sous sa moustache blonde. Je prends cela comme une moquerie et me rebiffe :

-"Pourquoi, je suis pas assez douée ou belle pour y arriver ?"

- "Au contraire, c'est courageux et tu as sans doute du potentiel" me répond-il sérieusement. Il se tourne vers Yann : "Elle a déjà chanté tout à l'heure, elle est pas mal du tout ; Il faudra que tu l'écoutes plus longuement un jour."

Je reste scotchée. Je ne m'attendais pas à ça. En fait il ne se paie pas ma tête, il croit en moi et c'est la première personne qui m'encourage dans mes choix.

il commence à se faire tard. Ils se donnent rendez-vous ce soir ici à 21 heures pour la répétition. Les autres seront là aussi.

Après une accolade, Daniel et moi reprenons la route pour rentrer.

Il est près de 18 heures et le flot des estivants qui rentrent de la plage nous oblige à rouler lentement. Voici des heures que je n'ai plus fumé. J'ai oublié mes clopes sur le muret, lorsque Daniel m'a proposé de monter en voiture. Quelle tête en l'air ! Je demande timidement :

- "T'as pas une clope par hasard, j'en ai plus ?" Il m'ouvre la boite à gant de la main gauche : "Sers-toi, j'ai que des Malboros, Fais gaffe au briquet, c'est un Zippo !". Ses doigts frôlent innocemment mes jambes lorsqu'il remet sa main sur le levier de vitesse. Je frémis. L'a-t-il fait exprès ? Est-ce un message ? Ou je me fais

des idées ? Je m'allume une cigarette, le plus nonchalamment possible, et tire dessus comme on prend une grande bouffée d'air après une grosse émotion. J'ai envie de tousser mais me retiens. Ma gorge pique et mes yeux grattent. Vas-y mollo, c'est pas des fines 120 mentholées ! Je m'engueule en silence.

Je cache ma maladresse et ma timidité derrière ce geste de désinvolture que je trouve si sexy chez une femme : fumer.

Ce retour se passe en silence. Je lui demande de me laisser à l'endroit où je l'attendais tout à l'heure, près du muret, sur la route.

J'évite que les gens me voient avec lui dans sa voiture. Dans un village, il faut se méfier de tout le monde. On a vite fait d'inventer des histoires juste pour alimenter les on dit, la curiosité malsaine.

Les gens aiment se faire du mal. Je ne comprends pas pourquoi.

Avant que je le quitte il me propose de venir voir la répétition ce soir.

Je suis touchée. C'est inespéré. J'en meurs d'envie.

Il me donne rendez-vous chez lui à 20h45 puisque je n'ai pas de moyen de transport personnel. J'accepte toute excitée. Il me regarde fouiller autour du muret :

- "tu cherches quoi ?"

- "J'ai perdu mes clopes en partant avec toi mais les filles ont du les prendre. J'en ai plus". Il me lance son paquet de malboro : " Tiens, j'en ai d'autres. Mais vas-y doucement, elles sont fortes. D'ailleurs tu devrais pas fumer." Je le remercie un peu gênée et je remonte un petit sentier parmi les vignes qui me ramène chez moi. Il m'a regardée partir. Il n'a démarré qu'après m'avoir perdue de vue.

Je suis rentrée à la maison haletante, le coeur en bombe, décoiffée.

Maman ne m'a pas vu passer le couloir. Je me suis changée dans ma chambre. Adieu mini jupe, bottes ; j'enfile un jean et des basquets à la place. Je me démaquille à la va vite. J'enlève pas tout. Je prépare un petit sac à dos pour ce soir avec un rouge à lèvres, un miroir, mes cigarettes, une petite boite d'allumettes et un sweat en cas de fraîcheur. Puis je rejoins la cuisine. Ma mère revient de ses deux heures de repassage. Je fais celle qui est rentrée depuis un moment. je m'affaire à préparer un repas pour elle et moi. Je lui propose des croque-monsieur et une salade de tomate. Elle est d'accord. je la laisse se reposer pendant que je prépare tout. Il faut que l'on mange vite, j'ai mon rencard. Je dois ruser pour sortir. Ma mère ne travaille pas ce soir...

 

Lulla Bell     ©

Portrait aquarelle adolescente lulla bell

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