SUITE DE "HORS L'AMOUR"

  • Par lullabell
  • Le 26/07/2014
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Ton absence me noue l'estomac, ignore ma faim, me coupe la parole, assèche mes yeux qui ne demandent qu'à lâcher leurs larmes libératrices, impose ses interdits sans que je puisse me rebeller.

Vie sans paroles, sans pleurs.

Plus d'amour, défense de désirer.

Interdit d'oublier, de te désaimer.

Allan, tu es devenu l'homme d'une autre tandis que je ne suis la femme de personne. Je voudrais me déchirer le cœur et le corps. Ton empreinte est une seconde peau et m'enserre, carcan de douloureux souvenirs. Je voudrais muer, me muer de toi, je ne peux pas. Chair craquelée. En serpent, je rampe dans ma vie. Je me frotte au gant de crin, m'écorche de mes ongles trop longs sans pouvoir m'arracher de toi. Je me lacère à coups de culpabilité-scalpel, de souvenirs-rasoirs.

Plaies et déchirures. Corps en lambeaux. L'amour à vif.

Je n'en peux plus.

Ton absence me troue le ventre où rien ne peut plus pousser. Plus de tripes, plus d'ovules à féconder, plus de vie à porter. J'ai tant espéré la graine que tu aurais semée pour m'offrir ce morceau de toi, un petit être dans lequel j'aurais pu reconnaître au moins ton regard.

Il aurait grandi à mes côtés, rempli mes jours et mes nuits de sa pré­sence.

Lesquels sont plus longs ? Mes jours ? Mes nuits ? Je ne sais plus, ils se ressemblent. Tout se ressemble. Mais rien ne me rapproche de toi !

Autour de moi : les gens, les rues, la vie. Tout est comme avant. Mais pas nous. Pas nous !

Je snobe mon boulot d'une dépression nerveuse ; j'ai les moyens, je peux me le permettre. J'ai demandé à mon médecin de ne pas dévoiler la véritable raison de mon arrêt maladie. Après quelques mois de rémission, j'ai fait une rechute. Mon cancer du poumon s'est réveillé et s'étale, bouffe tout ce qu'il trouve sur son passage. On me bombarde de séances de chimio. Inutile, la maladie aura raison de mon corps, c'est sûr.

On entretient vainement mon espoir. Depuis que tout a recommencé, je suis lucide sur mon avenir. Mais je garde cela pour moi et je laisse au corps médical l'illusion de ma crédulité. J'ai refusé l'accompagnement psychologique qui m'a été proposé. Je n'ai pas besoin d'un psy pour faire mon état des lieux. Je sais parfaitement ce que j'étais, ce que je suis devenue et ce qui m'attend. Je sais que le combat est vain. Je refuse de le livrer. J'ai rendu les armes. Ma décision est légitime. Je ne suis pas lâche, juste désespérée.

Pas besoin que l'on me rassure. La mort ne me fait plus peur.

Plus d' amour. Mon existence est une imposture. Plus de place pour moi ici-bas.

J'ai fait mon possible afin que la médecine du travail ne me mette pas en invalidité. D'ici un mois, sans amélioration de mon état, je serai déclarée inapte au travail. Cela m'est égal, je ne serai plus là.

Cela me laisse suffisamment de temps pour écrire ces quelques pages que je te destine en priorité. C'est un peu comme un testament sauf que je n'ai rien à te léguer, je t'ai déjà tout donné, mes seuls biens étaient mon corps et mon amour sans limite.

Et si d'aventure, d'autres personnes lisent ces lignes qui te sont destinés, surtout qu'ils ne me plaignent pas pour ma maladie, ni même me jugent.

Je n'ai qu'une religion : le libre-arbitre.

Pour m'alimenter, j'achète des broutilles qui ne me nourrissent pas, des cochonneries comme dirait une mère à son enfant. Mais je n'ai plus de mère et je n'ai pas d'enfant.

Chaque semaine, ma gentille pharmacienne me prépare mon lot de com­pléments alimentaires, ces produits qui sont pratiquement ma seule source de nutriments énergétiques.

Je me souviens de ta chair autant que de tes mots. Tu parlais toujours pendant l'amour.
Des mots doux, des mots crus, des ordres parfois qui accompagnaient nos gestes, qui rythmaient nos ébats faisant monter crescendo le désir et le plaisir.

Quelques paroles suffisent pour faire perdre la tête, se laisser prendre et aimer...

''Que c'est beau une ville la nuit'', le titre du spectacle musical de Richard Borhinger d'où l'on rentre ce soir-là. Un soir d'été.

Pour l'occasion, je porte une longue robe rouge fendue jusqu'à hauteur de ma cuisse gauche. Unique sous-vêtement : un string ficelle coquelicot. Grimpée sur des talons hauts, j'adopte une démarche lascive, provocante. Je roule du cul. Je suis encore abasourdie par la musique trop forte à mon goût.

Nous habitions au deuxième étage d'un immeuble entre autres. Pas d'ascenseur. Tu me laissas monter les escaliers la première. Je sentis ta main s'immiscer dans la fente de ma robe pour jouer avec mon string....

Lulla Bell Extrait de "Hors l'amour"

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