CHRONIQUE D'UNE MORT ANNONCÉE (extrait)

  • Par lullabell
  • Le 29/07/2014
  • Commentaires (2)
Autoportrait
Autoportrait

JE NE COURS PLUS APRES LA VIE !

Depuis tant de temps, en vraie sportive, je courais un marathon pour rattraper les années qui m'ont échappées, des années à n'être qu'une larve, que la fille à ses parents, que l'enfant malade ; des années à n'être que la ratée, l'escargot dans sa coquille, l'escargot qui, à peine pointé le bout de ses antennes à l'extérieur pour goutter la fraîcheur de la vie, se voit aspergé de sel et de poivre pour retourner illico dans sa coquille et en baver, en baver... des années à être sans exister, à vivre ma vie au travers des autres.

Depuis tant de temps, je me croyais chrysalide comme poussée par l'urgence de devenir papillon. J'accélérais le train, tel un cheval de course : les œillères pour ne pas voir le gâchis autour, les oreilles bouchées pour ne pas entendre les reproches, les pieds déferrés pour plus de légèreté et tant pis si ça fait mal, le nez au vent, ''la mort aux dents''.

Je me croyais chrysalide et pensais que, bientôt, quand éclorait le papillon, les portes s'ouvriraient, les bras se tendraient, les gens viendraient vers moi, rien que pour moi, pour me parler ; des gens venus pour l'unique plaisir de me connaître moi. Moi, l'artiste, celle qui peint , qui vit comme elle peint ou qui peint comme elle vit, c'est la

même chose, celle qui écrit, qui écrit ce qu'elle vit ou qui vit ce qu'elle écrit, celle qui chante, qui chante la vie ou qui vit la chanson, celle qui dit tout ce que vous ne pouvez ou n'osez pas dire, et qui les révèle tout cela au grand jour, à la face du monde. La vérité du monde, pour que cette terre s'arrête de tourner l'espace d'une seconde pour raisonner de son entière réalité, car à force de tourner ainsi sur elle-même elle n'a plus les idées claires.

Je me croyais... Mais j'avais simplement oublié que pour être chrysalide, il fallait avoir 20 ans, ou moins, il fallait la jeunesse sur le visage, le teint frais et lumineux, les joues roses et rebondies, les yeux brillants et le regard coquin, la bouche pulpeuse et glossie, les seins hauts pointés vers le Bon Dieu, de longs bras, des mains douces aux doigts fins -des mains de pianiste il paraît que ce sont les plus belles-, la taille fine pour que les mains d'hommes l'enserrent, les hanches étroites pour rentrer dans un jean taille 34/36, les fesses fermes comme deux pommes et hautes perchées, la cuisse fuselée et lisse, le mollet fin mais bien galbé, le pied bien fait presque plat avec de gentils orteils aux ongles peints, comme ceux des mains d'ailleurs.

Il fallait le poids plume et la légèreté de l'innocence.

Il fallait la virginité et la blancheur. Je ne suis pas une chrysalide, je ne l'ai jamais été.

Je suis un peu comme une vieille qui se farde pour faire trente ans de moins, qui enfile les fringues des jeunes sans penser à ce ridicule qui, à son âge, peut la tuer.
Je suis une travestie de la vie.

Je ne courrai plus le marathon.

Je ne cours plus après la vie. Je ne la rattraperai jamais.

J'ai l'avenir qui se carapate. Tel un être fuyant un danger, il se cavale, jambes à son cou, les mâchoires crispées. Il part loin.

Je pars loin. Je me débine, fais marche arrière comme si c'était mieux là-bas, derrière moi, là d'où je viens, là où j'aurais certainement dû m'arrêter pour garder mon souffle.

Là où je fuis, vers mon passé, j'ai côtoyé des anges, à commencer par mon mari et ma fille. Là d'où je viens, c'était le paradis.

Avant d'être la femme, j'ai été l'enfant et l'adolescente.

L'enfant et l'ado aimaient la famille. L'enfant et l'ado aimaient la Dordogne. Elles aimaient plus que tout les vacances scolaires pendant lesquelles elles rêvassaient à cette région et à ses plaisirs.

Il y avait des prés, des champs de blés et de tournesols à n'en plus finir ; il y avait la rivière, il y avait les vaches, les fermes avec les animaux, les marchés sur la place de La Bastide à Monpazier ; il y avait les grottes, les gouffres et les châteaux. Et il y avait la famille, des gens que j'aimais énormément, que j'aime d'ailleurs toujours autant malgré les années qui nous ont séparés, mais pas désunis, car

Il y avait de la vie là ! De la musique et des chansons, des cris d'enfants, des voix d'adultes enjoués.

Il y avait de quoi remplir toute une vie de bonheur. J'essayais d'en faire provisions mais vous savez, le bonheur, c'est un peu comme l'eau, vous croyez la tenir, la garder alors qu'elle s'évapore.

Le bonheur c'est comme l'eau que l'on prend dans ses mains pour y boire, ça rafraîchit mais il faudrait répéter le geste à l'infini pour que la fraîcheur dure.

Le mot bonheur ne prend sa vraie signification que lorsqu'il n'est plus.

Brûle ma vie, taris mon âme, lyophilise mon cœur, feu ardent qui consume mon envie de vivre, mon courage et mon optimisme.

J'ai des semelles de plomb, je n'avance plus. Je ne comprends pas ce qui m'arrive. J'étais bien décidée, en revenant à la maison, après mon hospitalisation, et les quatre vérités que l'on m'avaient balancées, de reprendre tout en main, de ne pas me laisser abattre, de jouer des poings pour que tout continue, ne pas me laisser bouffer.

J'étais motivée, j'avais les bras ouverts et le cœur ardent, les idées larges, de bonnes enjambées.

Et puis là, tout se ferme. Je ne trouve plus d'intérêt à continuer. Je suis lasse au point que je me moque de tout. Je promène mes fesses du canapé au fauteuil, je me recouche après le repas et lutte pour réussir à me relever. Je me ''larvilise'' complètement. J'en oublie d'aimer, d'écouter, d'aider, j'en oublie les autres, ceux qui existent et qui m'aiment, ceux qui comptent pour moi, j'en oublie mes propres sentiments, tellement que j'ai l'impression de ne plus en avoir, j'ai plus d'idées, plus d'avis, plus rien à donner.

Et si je débranche la perfusion, il y aura toujours un toubib pour remettre la pompe en marche, pour me faire la morale, m'enfermer dans un asile pour me faire comprendre que je ne suis pas autorisée à décider de mon sort, que je ne suis pas libre.

Et si je débranche la perfusion, est-ce que je pourrais

vivre ?

Est-ce que mes organes seraient encore capables de fonctionner par eux-mêmes sans drogue ?

Car finalement, ce geste de débrancher, n'est pas forcément le signe d'un désir de mort, je veux vivre mais sans ça, normalement, et comment savoir si j'en suis capable si je n'essaie pas, si je n'essaie pas de m'en passer, au risque d'y rester. Mais vaut-il mieux vivre peu mais libre ou longtemps avec une pompe à perfusion ?

Et si vivre n'était qu'une question de volonté et non de médicament ?

Et si ce traitement que l'on m'a imposé ne m'était pas indispensable dans l'immédiat ? On aurait peut-être pu encore attendre et me laisser profiter de ma liberté. Une bouteille d'oxygène, on peut la poser dans un coin, enlever les lunettes ou le masque et l'oublier durant un certain temps. Le temps de prendre un bain ou une douche, le temps d'un petit farniente sur la plage, le temps de profiter de l'eau fraîche. On peut ne pas conduire avec, ne pas dormir, manger avec, ne pas aimer avec !

Aimer. Ce mot magnifique qui unit les corps ! Je ne sais plus ce que c'est.

Extrait

Lulla Bell

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Commentaires (2)

lulla bell
  • 1. lulla bell | 30/07/2014
Merci beaucoup Jacqueline. Bisous
Jacqueline Rouault-Rosso
  • 2. Jacqueline Rouault-Rosso | 29/07/2014
Un beau texte que j'aime .....

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