CHRONIQUE D'UNE MORT ANNONCÉE (extrait)

  • Par lullabell
  • Le 29/07/2014
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Acrylique sur toile "nuit blanche" Lulla Bell
Acrylique sur toile "nuit blanche" Lulla Bell

... Soudain jaillit la couleur sur la toile du peintre, sa main guide les pinceaux sur des plans de nature, de coteaux, de verdure.

Ses couleurs réinventent ta vie, revisitent tes rêves, recolorent ton avenir.

Soudain jaillit la couleur sur la toile du peintre et ce peintre, c'est toi...

Écrire, écrire avant que la frénésie des mots ne s'arrête, comme tout s'arrête, avant que les phrases ne se bloquent, comme mon bras aujourd'hui handicapé par une périarthrite, avant que les phrases n'aient plus la capacité de courir aisément sur les lignes. Les coucher vite fait sur le papier et les culbuter pour qu'elles aient envie de continuer, de filer, de laisser filer les idées -même les plus folles- leur donner envie de recommencer, de s'y remettre, phrases faciles.

Qu'elles apportent l'eau à mon moulin, le vent à mon éolienne. Que ces phrases approvisionnent encore ce manuscrit que je tiens sous ma plume, ce livre que vous tiendrez dans vos mains, qu'elles viennent remplir mes pages de mots et de syntaxe grammaticale.

Nous sommes en juillet 2003 et dans un mois, ma fille et moi, nous partons dix jours à Paris.

Je peux vous raconter qu'il fait très chaud, que j'ai des problèmes d'hypotension et que je me sens très mal par moments.

La petite est chez sa grand-mère. Je suis seule. Je le supporte de moins en moins. Pourtant, je ne vois pas comment il pourrait en être autrement. Je suis seule depuis longtemps, mais avant je n'avais pas le spectre de la mort qui tournait autour de moi. Avant, je ne pensais pas comme aujourd'hui que je peux mourir seule, sans personne auprès de moi pour me tenir la main, sans avoir eu le temps d'embrasser une dernière fois mes amours et de leur dire combien je les aime.

Je passais des heures à peindre, concentrée sur ma toile, mes couleurs. Je m'acharnais sur mon tableau comme on peut s'acharner sur un malade. Des heures à peindre sans me poser de question sur ma vie, juste à me donner du mal pour que mon œuvre soit le parfait reflet de ma fièvre créatrice.

Je croyais que c'était si facile pour les gens de regarder mes toiles pour pouvoir me connaître. Je pensais que le langage étais si simple, qu'un échange était possible par le cheminement d'une peinture.

Je me suis trompée ! Ce n'est pas simple. La perception des gens, des choses, diffère d'une personne à l'autre. J'aurais voulu faire la toile universelle, celle qui, d'un simple regard, permet de comprendre la complexité émotionnelle et la personnalité de l'artiste.

Aujourd'hui je pense trop et je n'agis plus.

C'est moins jouissif de se torturer l'esprit afin de s'exprimer correctement que de peindre. J'ai moins de satisfaction aussi car la pensée n'a pas de limite alors que la peinture oui : le châssis, les contours, le vagabondage est limité par un encadrement. Un tableau prend forme plus rapidement qu'un livre.

Si j'exprime une idée sur un tableau et sur un livre, elle ne sera pas perçue de la même façon. La peinture montre l'œuvre dans sa globalité alors que le récit la détaille au compte-gouttes. Il est plus aisé de nommer une peinture que de titrer un livre. En effet, un tableau est à lui seul une œuvre complète et achevée. On a une bonne vue d'ensemble et, s'il est figuratif, le titre est d'autant plus facile à trouver. Il est plus compliqué de définir un livre en quelques mots. Il faut arriver au bout de cent cinquante, deux cents pages, parfois plus, pour justifier un titre.

Peindre est un médicament à effet immédiat, écrire est un traitement à libération prolongée.

Est-ce que lorsque je verrai mon manuscrit en librairie, je pourrai me dire « mon mal est là » ?

Ma maladie et ma douleur sont aussi à libération prolongée.

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LULLA BELL

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