CHRONIQUE D'UNE MORT ANNONCÉE (extrait)

  • Par lullabell
  • Le 29/07/2014
  • Commentaires (2)
Autoportrait
Autoportrait

A 17 ans j'étais encore toute innocente, sans doute un peu niaise, ne connaissant de la femme -donc de moi à priori- que le peu que m'avait enseigné ma sœur, de deux ans et demi mon aînée.

J'ai longtemps partagé avec elle le même lit, la même chambre et mes débordements de joie ou de tristesse. C'était parfois dur de devoir confondre nos moments d'intimité mais c'était aussi rassurant.

Lorsque mes parents l'on virée de la maison, j'étais désespérée. Je perdais ma meilleure amie, mon unique d'ailleurs. C'était une partie de moi-même qui s'en était allée avec elle, me laissant dans un désarroi le plus total.

Ma sœur avait été pour moi un peu comme ma mère. Elle m'avait appris la vie, comment l'appréhender, se familiariser avec ; elle m'avait toujours pris la main pour m'accompagner dans mon chemin chaotique, mon chemin qui était aussi un peu le sien puisque nous vivions sous le même toit, soumises aux mêmes règles (un peu plus souples pour moi, je dois l'avouer).

Elle, ma sœur, je l'ai pleurée comme on pleure une morte. Son absence était bien plus qu'un abandon. Pour la première fois je me sentais seule dans ma famille ; elle était mon alliée et elle avait rompu le pacte, parce qu'elle devait le faire -c'était vital pour elle bien qu'elle en ait souffert-.

Je la surnommais Pop.

Pop, tu aurais dû m'emmener avec toi, peu importe où tu allais et avec qui, peu importe où tu dormais et dans quels bras.

Tu aurais dû m'arracher à tout ça, me protéger comme prévu, encore et encore, m'empêcher de me

noyer un peu plus dans mes tourments, me défendre des jugements arbitraires de l'autorité parentale ; m'enseigner bien plus que ce que j'étais sensée connaître de l'existence, des autres, de la femme, de l'amour, de l'acte d'amour, de l'acte tout court ; m'apprendre ce que l'on doit déjà savoir à 17 ans quand on se fait draguer ; m'expliquer que la confiance ne se lit pas dans un regard, ne s'entend pas dans de simples paroles doucereuses et gentilles ; m'expliquer qu'il faut se méfier des garçons surtout lorsqu'ils sont trop beaux et que l'on est pas si belle, surtout lorsqu'ils nous flattent trop alors que l'on sait très bien qu'on ne le mérite pas ; qu'il faut se garder de ces bonimenteurs, ces"caresseurs dans le sens du poil", ces beaux parleurs , ces encenseurs de la bienséance, ces gentlemen du cul, ces ''Arsène'' un peu trop lapins !

Toutes ces responsabilités étaient trop lourdes pour toi seule, ma sœur. L'enseignement n'était pas encore ton rôle, tu avais le dos large par force.

Cela ne me paraissait pas naturel du tout mais il fallait bien que quelqu'un le fasse : me donner la main, me traîner partout, laver mon linge sale en famille et c'était à toi qu'incombait ce boulot.

Aussi, lorsque je me suis faite avoir par ces receleurs d'amour de pacotille, c'est toi la première qui a été ma confidente, parce que de toute façon je ne voyais pas à qui j'aurais pu me confier, à qui j'aurais pu raconter l'horreur que je venais de vivre à cause de ma naïveté ; révéler ce que je n'étais plus : la vierge, la pucelle, et comment je ne l'étais plus : contre mon gré ; de quelle façon c'était passé l'acte c'est-à-dire dans la brutalité des coups, dans la terreur d'une main enserrant mon cou,d'une autre frappant mon corps, dans ma lâcheté face aux menaces. Dans l'hébétude totale de mon esprit.

Et pourtant, il a fallu que je raconte tout cela à d'autres, des inconnus en uniforme qui essaient de vous faire prendre des vessies pour des lanternes, des victimes pour des accusés ; des inconnus avec leurs questions de plus en plus pressantes, de plus en plus précises, qui pratiquent la torture par la parole en questionnant à l'endroit puis à l'envers, histoire de faire avouer à l'innocent le crime qu'il n'a pas commis.

Reprendre les explications jusqu'à en avoir honte ; honte d'être celle qui n'a pas vu l'autre venir, qui n'a pas senti le coup fourré, qui ne s'est pas méfiée, qui a cru qu'une balade n'était pas forcément une invitation à coucher ; jusqu'à en avoir honte d'être restée pucelle si longtemps (pas assez pour moi), jusqu'à en avoir honte d'être encore en vie, de ne pas avoir laissé tranquillement la main serrer le cou, les poings frapper le corps, les mots me menacer de mort... Oui, jusqu'à en avoir honte.

Expliquer, la fille bousculée sur le sol, les boutonnières qui cèdent aux doigts, les gifles qui tombent on ne sait pas pourquoi ; l'intérieur qui s'emballe pour un cri qui ne vient pas, la gorge qui étouffe sous la pression ; le ventre qui fait mal, et les mots qu'on entend et qui nous clouent le bec, (car, ma foi, on a peur de mourir aussi).

Cette chose qui nous laboure en bas, qui trace un sillon dans une terre sèche, cette chose qui ensanglante bien plus qu'une simple fente, qui ensanglante une vie !

Dire que l'autre homme monte la garde, pas loin, témoin mais pas complice.

Témoin que je l'avais soit disant bien cherché, témoin que je l'avais accepté le premier baiser et la promenade, main dans la main,

même pas loin -dans le village même- ; témoin que j'étais bien là

et que son ami, l'agriculteur avec son matériel à labours pouvait avoir toutes les filles qu'il voulait alors pourquoi se serait-il acharné sur moi, si insignifiante ?

Il a fallu dire tout ça, se confronter à la réalité, aux visages angelots du laboureur et de son ami, aux expertises et contre-expertises, au psychiatre .

Ils m'ont fait perdre la boule et aussi mon identité. J'ai oublié

qui j'étais, j'ai marché à leur chantage et j'ai laissé prononcer le non-lieu.

Personne ne m'avait tenu la main.

Une blessure d'amour propre, une fêlure sous le mont de vénus et des entailles dans le cœur sont tout ce qu'il me reste de ma ''première fois''.

Le viol est un crime commis par des êtres abjects. La salissure qu'il laisse en nous, aucun détergent, aussi puissant soit-il, ne peut la nettoyer.

Meurtrie, salie, j'avais honte de moi, d'eux et j'en voulais à la justice de laisser encore et toujours se perpétrer de tels actes qui restent le plus souvent impunis (ou si peu) par la loi.

La castration est peut-être un acte sévère mais si civilisé comparé à la barbarie de ces personnages qui ont soif d'assouvir, sans consentement de l'autre, leur désir bestial.

Si des solutions radicales étaient prises envers ces pointeurs, peut-être se raviseraient-ils avant de commettre l'irréparable.

Le viol n'est pas suffisamment assorti de peines lourdes et irréversibles comme je l'explique plus haut.

Actuellement, la récidive est toujours possible.

Messieurs les juges, soyez plus sévères à l'avenir et pensez que la victime peut être votre fille, une parente ou votre femme.

................................................

EXTRAIT DU ROMAN

LULLA BELL

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Commentaires (2)

lulla bell
  • 1. lulla bell | 13/08/2014
Christian, saisissant au point que certains ont du mal à le lire. Pourtant.....
Je suis du genre à "témoigner", sans langue de bois, cela peut paraître cru, impudique, mais je suis du style à extérioriser. Merci pour vos commentaires !
christian bailly
  • 2. christian bailly (site web) | 11/08/2014
un texte saisissant...
je suis sans mots !

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau