CHRONIQUE D'UNE MORT ANNONCÉE (extrait)

  • Par lullabell
  • Le 29/07/2014
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autoportrait
autoportrait

Cela me reprend. Quand on croit tenir le bonheur il nous fuit, la vie est un étrange et douloureux voyage, il n'y a pas d'amour heureux...

Mon problème est récurent, je ne parviens pas à accéder au bonheur.

Moi, la récidiviste de la tristesse, j'observe déambuler les gens avec un tel vague à l'âme que j'en ai la nausée, j'en ai honte. Je suis envieuse. Le bonheur des autres m'est insupportable. Je scrute les femmes et je trouve leur beauté insolente. Moi qui ne connais pas le sentiment de jalousie, je me surprends quelquefois à en envier certaines.

Afin de déculpabiliser, je dissèque les autres d'un regard au scalpel que je ne maîtrise plus. Je les critique de ma langue de vipère. Je leur trouve toujours un défaut si ce n'est plusieurs. Mes arguments sont tranchants, cinglants comme les lanières de ces fouets que l'on claquait sur nos fesses d'enfants. Je jubile lorsque je laisse tomber la sentence. J'accuse ! Personne n'est parfait. Je me rassure comme je peux.

J'ai l'impression de ne pas exister. Je ne fais pas de bruit, je ne prends pas de place. Lorsque je suis seule chez moi, on dirait que l'appartement est vide. Je suis transparente.

C'est terrible de penser que les gens ne me voient pas. Cela ne change rien que je sois dans un endroit ou pas, on ne me remarque pas.

Lorsque Marc est à la maison, je ne le lâche pas d'une semelle. Je vais où il va. S'il s'assoie sur le canapé, je m'affale à côté de lui, s'il s'installe à table pour quoi que ce soit, je fais de même, s'il va à la chambre s'isoler, je vais m'isoler avec lui, s'il prend l'air au balcon, je m'aère aussi. Je le suivrais jusque dans les toilettes si je pouvais.

Je crois que je me comporte ainsi pour lui montrer qu'il n'est pas seul. C'est ma façon de le soutenir.

Je ne réagis pas ainsi avec notre fille. Sans doute parce qu'en tant qu'enfant elle sait que ses parents la protégeront toujours. Je n'ai pas besoin de le lui faire comprendre.

Pour un adulte c'est différent. Il n'y a pas toujours une épaule sur laquelle s'appuyer. Ma façon de donner la main, c'est d'être là, près de là près de l'autre.

Je ne m'exprime plus. Si je n'écrivais pas, je garderais tout en moi, toute cette merde de souffrance comme une brûlure qui me consumerait un peu plus chaque jour. Cette braise dans mon corps finirait en cendres. Il n'y aurait plus personne.

Mon corps a cadenassé toutes les portes d'où pourraient s'extraire les sentiments. Je ne parle plus ou presque, les paroles que je prononce sont des banalités. Je ne dis plus les mots tendres que je connaissais, je les ai oubliés.

Avec leur voile noir de tristesse, mes yeux ont dressé une barricade pour ne pas laisser passer les larmes. Pas une seule ne peut s'échapper, la moindre petite goutte se transformerait vite en torrent.

Mes bras ne savent plus se tendre vers l'autre, ne savent plus l'enserrer. Je ne garde plus rien, j'ai les bras percés comme mes mains.

Mes jambes se traînent, me traînent. Je suis un fardeau de plus en plus lourd, je suis un poids mort. Elles n'en peuvent plus de me supporter, de me trimbaler. Elles ne vont plus bien loin. Elles ne vont même plus dehors. Pour peu, c'est moi qui devrait les prendre à mon cou pour les soulager !

Un jour, elles s'arrêteront pour se scotcher sur le lit et se reposer pour toujours.

Mon visage est fermé comme hermétique. Il n'a plus d'expression. Un visage de marbre. Un sourire ne vient jamais le réchauffer. Il s'est endormi au cœur d'un hiver sans fin. Aucun printemps ne le réveillera.

J'ai deux trous noir à la place des yeux. Mes lèvres se fardent encore de couleurs mais elles sont figées car les mots ne viennent pas. Le rouge sur mes joues n'est que de la couperose.

L'hiver est là, sur cette femme de quarante ans, sur moi.

Moi qui trempe dans ma douleur comme un enfant dans sa pisse. Moi qui poisse de cette mort qui me colle à la peau. Moi qui m'asphyxie à force de respirer ce sang désoxygéné. Moi qui me shoote aux médicaments jusqu'à l'overdose, ces drogues pour m'offrir un trip merdique. Je voudrais nuancer ma vie d'un arc en ciel pour ne plus voir ni rouge comme le sang, ni bleu comme ma maladie, ni blanc comme les draps et murs des hôpitaux. Je voudrais un dégradé de couleurs tendres et mordorées sur les pans de mon avenir.

Moi qui voit bleu, blanc, rouge j'ai envie de gueuler :

« Vive la France qui me regarde mourir ! »

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EXTRAIT

LULLA BELL

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