CHRONIQUE D'UNE MORT ANNONCÉE (extrait)

  • Par lullabell
  • Le 30/07/2014
  • Commentaires (3)
CHRONIQUE D'UNE MORT ANNONCÉE (extrait)

A 26 ans, j'ai pris mon envol et bravé les interdits. Je me suis dépassée,dépensée plus que de raison mais dans une jubilation totale : chant, danse, spectacles, théâtre. J'ai craché le feu pour me prouver à moi-même que le danger ne pouvait pas m'arrêter, que je ne craignais plus rien. Je voulais me faire remarquer, me faire plaisir. Je voulais prouver que je pouvais faire bien pire que ce que les autres imaginaient. J'étais si fière de ce frisson qui me parcourrait lorsque, du kerdane plein la bouche jusqu'à l'orifice de ma gorge bien serrée, je m'apprêtais à cracher sur la flamme qui allait grandir, s'étendre, s'étaler, lécher, happer ; Cette flamme prête à me bondir au visage, allant parfois jusqu'à enflammer ma chevelure d'un halo doré, - on aurait dit une auréole- ; et moi, coiffée à la lionne, des cheveux jusqu'aux fesses, je secouais alors ma crinière au vent pour éteindre ce léger embrasement qui faisait pousser des « Oh ! Mon Dieu ! » dans le public, ces cris d'effroi qui me faisaient jubiler et me rendaient encore plus forte.

J'avais une relation intime avec le feu, et cette haleine de pétroleuse après mes démonstrations me donnait un côté solide, costaud, un côté ''mâle'' qui me plaisait par la connotation de dominatrice que cela inspirait. J'étais maître du feu.

Moi, sans cesse en dessous, à l'étage inférieur, à la traîne, là, je surpassais tout le monde !

La révolte est telle que parfois j'en ai voulu à mes parents de m'avoir mise au monde, de ne pas m'avoir donné la vie comme un droit, de m'avoir juste donné une petite mort, une lente agonie. Mais finalement, c'est quand même bien que je sois là, car il y a des instants, même infimes, de bonheur que j'ai vécus pour lesquels je paierai le prix fort pour avoir eu la chance de les revivre.

Mon chemin a été très chaotique mais les quelques bancs sur lesquels j'ai pu m'asseoir, me reposer un peu, m'ont permis de reprendre des forces, de recharger mes accus, d'aller plus loin. Le soleil a brillé parfois très fort pour moi au point de me brûler les ailes d'avoir voulu aller si haut, mais il a aussi éclairé des passages de mon histoire et m'a transmis assez de chaleur pour réchauffer encore un peu ceux que j'aime.

Si je m'étais trouvée dans le ventre de ma mère à l'heure où l'échographie existait, on aurait détecté mon anomalie. Ce ratage énorme au niveau des organes essentiels, et peut-être les docteurs, en accord avec mes parents, m'auraient « faite passer » comme on dit. Ils auraient avorté ce projet de vie jugé trop compliqué, trop risqué, trop pesant et trop coûteux. Sans doute, les docteurs, voyant les trous et les malformations dans mon cœur, découvrant les poumons atrophiés -les poumons de fumeuses de 5 mois in utero- auraient pesé les risques à court, moyen et long terme. Ils auraient écrit le scénario de ma vie de leur écriture illisible, d'écoliers inappliqués, de je-m'en-foutistes ; de leur écriture à la plume (comme la mienne d'ailleurs...), la plume pour justifier leurs lettres mal faites, leurs mots pas finis, leurs phrases illisibles, leur jargon de surdoués du mal.

Ils devraient parler menuiserie et boucherie : appeler un orifice un trou, viscères des tripes, pompe un cœur, shut une fuite, etc... au lieu de nous bassiner avec leur communication inter ceci et cela, leurs valves aortiques, mitrales ou autres, leur bloc complet de branche droit, leur hémi-bloc gauche, leur CO2, leur double circulation... et que sais-je encore.

Ils auraient montré à mes parents l'inévitable, et démontré mon « inéviabilité ». Ils auraient prononcé les mots : tétralogie de phallo, htap, au lieu de « maladie bleue » - appellation trop jolie et si peu effrayante-, au lieu de pressions pulmonaires (on pense juste alors à un robinet qu'il suffit de tourner, à un petit réglage à faire pour que tout s'arrange) ; ils auraient abouti à ce présent, cette greffe inévitable, cette attente de vie trop pressante ; ils auraient évalué mon espérance de vie en la sous-estimant, certainement, pour ne pas prendre de risque.

Soit ! On m'aurait « faite passer », évacuée dans quelque trou d'égout ou peu importe l'orifice pourvu qu'on puisse y vidanger l'étron que je représentais. Ou bien m'aurait-on gardé, fœtus, dans un bocal de formol pour servir et valoir ce que de droit à la science « au nom de la recherche ». Formule polie et rassurante pour les parents ; petit bocal sur grande étagère, perdu parmi d'autres compagnons d'infortune. Et oui, j'aurais été une pauvre, pauvre quelque chose, car la vie ça se gagne et je n'avais pas fait ce qu'il fallait pour cela apparemment !

Je précise tout de même que dans ce cas de figure, mes parents auraient dû avoir la mentalité en adéquation avec la prise de position des médecins, avec la décision d'avortement. Mais là, il en aurait fallut des révolutions pour changer leurs principes et leurs idées reçues, et tous les médecins en manque de cas expérimentaux n'auraient pas suffi pour que ma mère et mon père me poussent dans le précipice.

C'est étrange mais j'ai du mal à m'imaginer en position fœtale dans le ventre de ma mère, ce ventre tant secoué de la femme qui a travaillé trop et trop longtemps durant sa grossesse ; consciente de s'épuiser physiquement mais inconsciente d'essouffler ce « bout de cul » planté dans son ventre et qui n'avait rien d'autre à faire qu'à se laisser porter, se laisser nourrir, absorber les forces de sa génitrice -forces qui s'amenuisaient-. Ce bout qui n'avait rien d'autre à faire, malheureusement, qu'à se cramponner, et comme il n'y avait guère de prise dans ce magma de placenta gluant et de liquide amniotique, faute de trouver le cordon pour s'y arrimer, le destin l'a crucifié, bras en croix, jambes jointes dans le ventre affolé.

Il en va ainsi des marques dans la chair, des signes perceptibles de ce qu'a été l'existence pré-natale : ma cicatrice me partage le thorax et l'abdomen en leur milieu et la prochaine, celle de la greffe, formera la croix avec la présente.

Rien ne tient du hasard

Extrait... Lulla Bell

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Commentaires (3)

christian bailly
  • 1. christian bailly (site web) | 11/08/2014
c'est une douleur de te lire
mais si peut de chose en réalité par rapport à ce que tu dois vivre et ressentir...
tes mots le transpirent...
de tout coeur avec toi...
lulla bell
  • 2. lulla bell | 30/07/2014
Très gentil ce que vous me dites Annick. Je fais de mon mieux avec ce que j'ai : ecrire, exprimer.... bisous
Annick Perrot Bishop
  • 3. Annick Perrot Bishop | 30/07/2014
Christine, je continue a lire vos chroniques avec passion! C'est tellement vivant, si j'ose dire, malgre un contexte qui nous dechire le Coeur. Ce sont les textes les plus vivants de toute la communaute G+. La force de votre vie, elle est dans ces mots! Amities.

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